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Comment les piscines publiques fabriquent des citoyens

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Avez-vous déjà pesté contre ces nageurs trop lents, trop rapides, trop équipés, se trompant de lignes, ceux qui confondent la piscine avec leur salon ou ceux encore qui vous empêchent de tenir le rythme de vos longueurs hebdomadaires ? Si ces lignes ne sont pas toujours bien respectées, elles permettent tout de même de circuler à plusieurs sur un espace aquatique réduit. Imaginez d’ailleurs qu’il y a encore quelques années de cela elles n’existaient même pas.

Leur histoire et celle de la natation témoignent d’une véritable évolution de la pratique sportive, accolée, comme le montrent les recherches, à une certaine organisation politique de l’espace et du contrôle des individus par autrui, puis par eux-mêmes.

Selon l’historien du sport Allen Guttmann, ce sont les processus de ritualisation et les règles qui accompagnent chaque sport qui sont réellement éducatifs, plus que la pratique elle-même.

Des rituels de contrôle

Ainsi, l’activité sportive, quel que soit l’âge, participe à l’éducation et forme aux pratiques de citoyenneté, un phénomène qui prend son essor à mesure que se développe le sport de loisir dès la fin du XIXe siècle. Les desseins politiques, idéologiques, moraux ou sociaux apparaissent alors à côté d’un certain hygiénisme. Le sport devient peu à peu un outil moderne de contrôle, voire d’endoctrinement des masses, pour servir la collectivité en nourrissant différentes idéologies.

À titre d’exemple, dès 1920, dans un contexte d’après-guerre marqué par la recherche d’hygiène physique et sociale pour améliorer « la race française », le préfet du Calvados Maurice Hélitas, surnommé le préfet « sportophile et alcoolophobe » (L’Auto, « Allô ! Allô ! », 16 mai 1921, p. 1.), œuvre à la construction d’une piscine publique et d’un stade départemental, inquiet des méfaits de l’oisiveté.

Il s’agissait ainsi d’éduquer et « d’occuper notre jeunesse rendue très libre par la loi des 8 heures » (Journal de Caen, « La question du stade d’éducation physique », 12 janvier 1921, p. 3) faisant référence ici à la loi sur la réduction du temps de travail. C’est dans cette histoire longue que s’inscrit celle de la natation.

Les Français, peuple de nageurs

Selon les dernières études du ministère des Sports (2020), on peut affirmer que les Français sont un peuple de nageurs et de nageuses.

On dénombre autour de 13 millions de Français, âgés de plus de 15 ans, qui pratiquent chaque année la natation de loisir dans les 4 135 piscines et 6 412 bassins publics que compte la France. 80 % d’entre eux, quasiment autant de femmes que d’hommes, le font de manière libre et autonome, c’est-à-dire en dehors d’un club ou d’une association avec un personnel encadrant. Elle est la deuxième activité sportive la plus pratiquée par les Français après la marche de loisir.

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Comment cette activité participe-t-elle aujourd’hui à la fabrication de citoyens ? Par quels truchements ce sport non encadré contribue-t-il à faire acquérir et entretenir des attitudes prosociales et citoyennes comme le fait d’obéir en société à des règles en se conformant à des comportements socialement acceptés pour vivre ensemble ?

Lignes sensibles

En France, les bassins couverts ou découverts de nage sont généralement de forme rectangulaire et de différentes longueurs de 25, 33, 50 à 100 mètres. Pour y organiser la circulation des déplacements des nageurs « libres », les maîtres-nageurs divisent habituellement ces espaces natatoires en couloirs de nage séparés avec des lignes d’eau.

Ainsi, les nageurs et nageuses peuvent « librement » choisir leur ligne d’eau parmi, couramment, une offre de couloirs de nage préétablis entre celui interdit à la brasse, celui uniquement pour le crawl et le dos, celui pour les 4 nages, celui pour les palmes… et en fonction du niveau, du sexe et de l’âge des nageurs qui s’y trouvent. Selon les témoignages de maîtres-nageurs que je recueille pour une enquête en cours, ce découpage spatial n’a pas toujours été de mise dans les piscines publiques.

Il remonterait à une trentaine d’années et a eu pour conséquence de voir disparaître bon nombre d’enfants qui venaient pour jouer en effectuant dans tous les sens du bassin, y compris sous l’eau, des déplacements plutôt courts et bruyants. C’est dire si ces usages gênaient et entravaient régulièrement celui des nageurs « libres » motivés par l’enchaînement de longueurs de bassin, parfois entrecoupées de pauses, pour s’entretenir physiquement.

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Une eau bien ordonnée

Cette manifeste évolution à l’endroit de l’ordonnancement des corps en mouvement des nageurs « libres » nous renvoie à la question de l’ordre en sociologie et en philosophie. Globalement, les bassins constituent des espaces interactionnels de sociabilité dans lesquels sont contraints les agissements des utilisateurs par des règlements intérieurs propres à chaque piscine publique.

La première chose que l’on peut observer en entrant dans une piscine, c’est à quel point elle est ordonnée et civilisée.

Il va de soi que les manquements au règlement intérieur (type de maillots autorisés, bonnet de bain, douche obligatoire) constituent une entrave à des attentes réciproques pouvant aller jusqu’à l’exclusion de la piscine, voire à une sanction pénale. En outre, les déplacements des nageurs sont circonscrits par les dimensions matérielles des bassins et les règles de circulation identiques dans chaque couloir de nage. Généralement, les nageurs libres se déplacent en file indienne en partant à droite du tracé médian (ligne noire) placé dans chaque ligne au fond du bassin.

De plus, dans de nombreuses piscines publiques, il est de coutume que cette circulation soit indiquée sur des pancartes placées sur les bords du bassin ou plots de départ. Le refus de ces routines de circulation entraîne généralement une mise au pas ou une exclusion des nageurs rétifs par les autres nageurs « libres ».

Selon la sociologue britannique Susie Scott : « La première chose que l’on peut observer en entrant dans une piscine, c’est à quel point elle est ordonnée et civilisée. »

Le découpage spatial des bassins et l’ordonnancement des déplacements corporels qu’il induit nous renvoient entre autres aux travaux du sociologue américain Erving Goffman concernant la construction de l’ordre de l’interaction. « Ces routines associées aux règles fondamentales, tout cela constitue ce qu’on pourrait appeler un “ordre social”. »

Une autorégulation permanente

Outre ces analyses sociologiques et bien qu’une piscine publique ne soit pas une prison, un bassin de natation, entre son règlement et l’ordonnancement des déplacements des nageurs « libres », peut être étudié à l’aune du concept de dispositif panoptique du philosophe Michel Foucault.

Ainsi, si les longueurs réalisées communément par les nageurs « libres » dans des bassins découpés en couloirs de nage leur donnent davantage de force et de pouvoir moteur, en même temps, ces derniers sont en permanence assujettis à respecter des règles et des usages quant à la manière d’y circuler pour réussir à nager ensemble dans le même territoire.

Puissant en termes de sociabilité et de citoyenneté, ce dispositif autorégulé fait son œuvre sans que d’ailleurs n’intervienne généralement un maître-nageur.

Fabriquer des citoyens

Pour le pouvoir politique, outre que la natation pratiquée librement entretient l’état de santé des concitoyens et occupe le temps oisif, elle participe à la fabrication de la citoyenneté en actes et du vivre-ensemble, comme le montrent les derniers travaux du sociologue français Benoît Hachet (à paraître, Nager à Paris : une enquête sur l’ordre des bassins dans cinq piscines publiques du nord-est de la capitale, Sciences sociales et Sport).

Benoît Hachet pointe que la mise en ordre des nageurs parisiens libres est vectrice de sociabilité et de citoyenneté, en revanche, il s’interroge sur « le désordre » qui peut parfois s’y produire lorsque l’été venu leurs directeurs suppriment, en retirant les lignes d’eau, les couloirs de nage pour répondre à l’afflux massif de baigneurs ludiques.

Ils sont alors contraints de déployer des agents de sécurité pour parfois expulser des baigneurs incivils qui refusent de se soumettre au règlement intérieur et/ou d’embêter d’autres nageurs plus policés. Selon lui : « À la question de l’ordre pourrait bien, dès lors, répondre celle du désordre, en termes d’incivilités, voire de violence physique, à l’égard d’autres nageurs lorsqu’on retire notamment cette mise en ordre grâce aux couloirs de nage dans les bassins. »

Toutefois, soyons rassurés, dans la grande majorité des piscines publiques françaises, les nageurs libres et leur mise en ordre prennent le pas sur le désordre qui peut, ici où là, se produire chez des baigneurs rétifs à l’idée même de s’appliquer des règles communes.

Paradoxalement, ces derniers ne fonctionnent pas pour autant sans règles sociales, tant s’en faut. Celles qui organisent leur vie dans leurs tribus urbaines (quartiers) sont généralement plus strictes et violentes que celles d’une piscine publique.

Enfin, dans une période historique frappée par les effets néfastes liés à la sédentarité, le manque d’activité physique, au numérique et à la mauvaise hygiène alimentaire, on peut regretter que l’ordonnancement des nageurs libres dans des couloirs de nage ait éloigné des bassins rectangulaires, rendus alors moins ludiques, les enfants et souvent, d’un point de vue sanitaire, les plus fragiles d’entre eux.

* Enseignant à l’UFR Staps, chercheur associé à l’équipe Histemé, université de Caen-Normandie


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