Ce soir ?

« L’Heure de vérité » : les politiques au supplice chinois

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La musique retentit et dit tout du programme. La nouvelle émission politique d’Antenne 2 sera nerveuse, rock & roll et efficace. Le 20 mai 1982, Jacques Delors essuie les plâtres de cette Heure de vérité proposée par François-Henri de Virieu, directeur de l’information de la chaîne publique. Première interrogation, premier piège. « J’ai vu que vous écoutiez avec attention la musique du générique de cette émission. Je vais vous poser une question, vous qui êtes un mélomane averti. Avez-vous reconnu cette musique ? » demande Virieu. Première (petite) erreur. « Je peux me tromper, mais c’est « Live And Let Die » des Beatles », susurre, presque impressionné, le ministre de l’Économie. Il s’agit en fait de Paul McCartney et de son groupe, The Wings. Le choix de cette chanson, générique du premier James Bond « made in » Roger Moore, ne doit rien au hasard : à l’instar de l’espion britannique, le politique va subir nombre d’épreuves et être cuisiné par la fine fleur du journalisme français.

Figure des émissions politiques dans les années 1970 et toujours éditorialiste sur Europe 1, Alain Duhamel se fait plus rare à la télévision. Dans l’ombre, il réfléchit à un nouveau concept. « L’idée m’est venue, assez simple en fait, mais inédite, d’un présentateur meneur de jeu et de trois journalistes intervieweurs se succédant chacun un quart d’heure pour interroger un invité unique, écrit dans ses Mémoires* l’actuel consultant de BFMTV. L’objectif était de créer un rythme différent et une concurrence productive : sous la houlette du présentateur, incarnation et maître d’œuvre de l’émission, les journalistes se succédant relanceraient l’intérêt, rivaliseraient d’émulation, mettant d’autant plus l’invité sur le gril. » Amateur de basketball, Duhamel invente les quarts-temps politiques où, épuisé, et interrogé par quatre experts de domaines différents, le politique a toutes les chances de craquer. Nouveauté : un journaliste vient relayer les questions des téléspectateurs envoyées à SVP 11 11.

La première émission ne brille pas par sa vigueur, Jacques Delors n’étant pas le meilleur des clients. Les suivantes seront plus intéressantes d’un point de vue télégénique. François-Henri de Virieu, que les mauvaises langues qualifiaient de « marquis rose » pour ses accointances supposées avec le pouvoir en place, accueille l’invité à la porte et celui-ci signe une sorte de livre d’or à la fin de l’émission, dont Le Monde publiera en 2015 les meilleurs extraits. On y lit des blagues : « Même à la Vérité, il arrive d’attendre son heure ! » (Rocard). Des citations intelligentes : « En 1793, Condorcet écrivait qu’“une société qui n’est pas éclairée par les philosophes est trompée par les charlatans”. Qui le démentirait aujourd’hui ? » (Balladur). Des réflexions philosophiques : « Une heure de vérité ? C’est court. » (Mitterrand). Et la première « Ségolènaterie » (1992 !) : « Puisque la Terre est ronde, la politique ne doit pas être plate. » En 1987, un leader politique signe cette phrase lourde de sens : « Grâce à Antenne 2, j’aurai été au moins une fois et peut-être deux recordman de l’heure… de Vérité. »

L’irruption dans le paysage médiatico-politique de Jean-Marie Le Pen a été favorisée par l’émission diffusée le jeudi soir. Le 13 février 1984, le patron du Front national est reçu, malgré les manifestations à l’extérieur, en grande pompe dans L’Heure de vérité. « Vous avez une existence électorale. Vous faites partie de la réalité de la société française, c’est un fait, lance en préambule François-Henri de Virieu. Quelques semaines plus tôt, Le Pen, absent de la présidentielle de 1981, s’est plaint de ne pas avoir accès aux médias publics. Le président de la République fait passer un message à son ministre de la Communication : « Il faut remédier à cette situation injuste, car M. Le Pen fait partie du paysage politique français. »

Jean-Marie Le Pen fait exploser les audiences

Georges Marchais avait marqué Cartes sur table, brillé et masqué sa chute électorale par son brio médiatique ; Jean-Marie Le Pen sera l’homme de L’Heure la vérité, brillera tout autant par ses écarts et sa violence verbale, et utilisera parfaitement les médias pour gagner des voix. « Ce fut une véritable irruption médiatique, un jaillissement sur la scène politique. Il se starisait […], s’imposait à la première occasion comme une bête de scène, comme un phénomène torrentiel, comme un personnage odieux mais charismatique, doté d’un culot d’enfer et d’une présence impressionnante. Transgressive, certes, provocateur évidemment, mais attirant la lumière et les foules en tribun explosif », explique Alain Duhamel. Les audiences explosent. Les moments de télévision aussi, comme cette fois où il se lève et exécute une minute de silence « en hommage aux victimes du goulag ».

Les émissions politiques cultes
« Cartes sur table » : à portée de « clash »

7 sur 7
Des paroles et des actes
Zemmour et Naulleau
Face à Baba

L’une des qualités de l’émission réside dans sa bande : Duhamel, Virieu et Albert du Roy sont les piliers de l’émission. Mais le programme compte des voltigeurs : à gauche Jean-François Kahn, Serge July ; au centre Jean-Marie Colombani, Franz-Olivier Giesbert ; à droite Philippe Tesson. Le combat est rugueux, mais divers, les points de vue et les angles d’attaque s’enchaînant. Dans son tableau de chasse, L’Heure de vérité accrochera un président (Mitterrand, deux fois), tous les Premiers ministres, deux futurs présidents (Chirac et Sarkozy) et toute la relève de la politique française.

Symbole de son succès, les Inconnus dégainent au début des années 1990 une parodie plus vraie que nature : Le Jeu de la vérité vraie. Tout y passe : la musique de Macca, la signature, le ballet des journalistes, le sondage interactif, les questions des téléspectateurs. « J’ai touché au trafic de drogue, mais jamais au trafic d’armes, c’est une question d’éthique personnelle », lance Didier Bourdon, incroyable en ministre de l'(Agri)Culture. La caricature dépasse parfois la réalité.

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Après treize ans de bons et loyaux services, l’émission est supprimée par Jean-Pierre Elkabbach, nouveau patron d’Antenne 2. Depuis quatre ans, le programme était passé le dimanche entre midi et deux. Reine du prime time, L’Heure de la vérité devient un faire-valoir au nouveau succès du moment : le clinquant 7 sur 7 de l’hypnotisante Anne Sinclair.

*Journal d’un observateur, éditions de L’Observatoire, 2018.


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