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« Les Yeux d’Hélène » : quand Mireille Darc voit double

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TF1 ouvre Les Yeux d’Hélène en 1994. Ne vous méprenez pas, il ne s’agit pas ici d’Hélène, la reine des sitcoms, qui avec son regard de merlan frit et ses « garçons » shootés à la grenadine, affole alors depuis plusieurs mois les audiences de fin d’après-midi de la chaîne. Non, on parle d’Hélène Charrière, que les téléspectateurs connaissent également car elle a déjà été l’héroïne, deux ans auparavant, d’une autre grande saga d’été, Les Cœurs brûlés, qui draina deux mois durant 10 millions de fidèles.

Hélène, c’est Mireille Darc, casque blond inamovible, propriétaire de la Réserve, un rutilant palace (sur la brochure tout du moins) de la Côte d’Azur, prête à tout pour conserver son établissement, y compris à se laisser aller aux agissements les plus vils comme d’asperger de vitriol le visage de sa rivale. Une stratégie peu fructueuse pour elle, le destin ayant voulu que cette sordide tentative se retourne contre elle et la laisse définitivement aveugle.

Lorsque débute Les Yeux d’Hélène – subtile allusion à la cécité de notre héroïne –, trois ans ont passé. Dès le premier épisode, sa rivale est expédiée au fond de l’océan par les scénaristes. Mais Hélène, elle, est bien là. Aveugle certes, mais toujours aussi dynamique. Hélas, rien ne va plus : la Réserve est au bord de la faillite, son fils Christian (Pierre Cosso) se noie dans l’alcool, son beau-fils est muet et, un malheur n’arrivant jamais seul, Bruno (Michel Duchaussoy), son frère, n’a rien trouvé de mieux que de se mettre en couple avec la survoltée Danièle Évenou (ou plutôt l’insupportable Geneviève). Supplément de crème sur cette lourde tarte tropézienne, d’inquiétants jumeaux (tous deux incarnés par Jean-Pierre Bouvier) viennent de débarquer dans la région avec pour dessein de faire main basse sur son domaine.

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Le concept du « jumeau maléfique »

En 1994, TF1 a trouvé sa vitesse de croisière en matière de sagas. Ce n’est pas un hasard si Les Yeux d’Hélène a été confié à l’inusable Jean Sagols, qui avec Le Vent des moissons (Annie Girardot en fermière) en 1988, est parvenu à redorer l’image de ces feuilletons dopés aux douloureux drames familiaux. La recette de l’époque est simple : des pointures quelque peu délaissées par le cinéma (Annie Girardot, Jacques Dufilho, Pierre Vaneck, Mireille Darc…), une belle chanson de générique interprétée par une grande voix francophone (Fabienne Thibeault ou Nicole Croisille) et des intrigues sentant bon le terroir français, champs en jachère et bouses de vache au menu. Au point de donner des idées à France 2 qui, en 1993, confie les clés de son Château des Oliviers à Brigitte Fossey et Jacques Perrin. Gros succès à la clé et un 7 d’or, véritable Graal en matière de télé, pour la comédienne.

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Avec Les Yeux d’Hélène, la première chaîne « ripoline » le bon feuilleton à la papa, en s’inspirant de plus en plus hardiment de ce qui se fait aux États-Unis. Les Feux de l’amour, qui cartonne tous les après-midi sur la chaîne, ou Santa Barbara, énorme succès de la fin des années 1980, sont passés par là. Entre les amours impossibles, les secrets de famille bien gardés et les vengeances aveugles (euh… pardon, Hélène !), la production va donc introduire un concept vieux comme le soap : le jumeau maléfique. Entendons par « jumeau maléfique », un frère un poil zinzin capable de faire subir les pires horreurs aux gentils héros, la gémellité représentant à elle seule une explication suffisante à ce déchaînement de violence. Plus répandu qu’on ne croit, il offre surtout l’opportunité de passer une intrigue un peu plan-plan au chalumeau du grand n’importe quoi. Les scénaristes des Yeux d’Hélène ont donc mis leurs neurones en torche.Dominique et Frédéric Volvani sont jumeaux et accessoirement très riches – pensez donc, ils ont loué la suite royale de la Réserve pour la saison ! Le premier est coureur automobile, l’autre on ne sait pas trop bien, mais ce dont est certain, c’est qu’il souffre d’un joli petit « pét’ au casque ».

Comme de bien entendu, Dominique, le gentil, s’amourache de cette pauvre Hélène, au point de se jeter, aveuglément, dans l’incendie qui ravage la Réserve pour sauver sa bien-aimée, qu’il croit piégée par les flammes. Sans savoir d’ailleurs que le feu a été allumé par notre gentille petite aveugle elle-même, qui a d’abord d’un seul coup de ciseau provoqué un court-circuit fatal, tout ça dans le seul but de toucher l’argent des assurances, la vénale ! L’amoureux transi en est quitte pour deux bandages, trois touffes de cheveux cramées et quelques giclées de Mercurochrome, mais son amour reste intact.

Plutôt Hitchcock ou Billy Wilder ?

Devant tant de dévotion, Frédéric, lui, se sent délaissé, même s’il jure ses grands dieux qu’il n’est pas jaloux et qu’il est prêt à rendre sa liberté à son frère. « Après tout, tu le dis toi-même, nous ne sommes pas siamois », lui balance-t-il… une pointe de regret dans la voix. C’est le début de la fin : le crash en pleine 4e dimension va se produire au cœur de l’épisode 5 dans une séquence aussi gênante que grotesque, frisant la mauvaise parodie. À moins que Jean Sagols ne se soit pris pour Hitchcock en faisant de son « méchant » une sorte de Nathan Bates hystérique adepte des accoutrements de môman…

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Il fait nuit noire. Après avoir fait semblant de déchiffrer en braille un gros paquet de feuilles, Hélène décide d’aller se coucher. Pyjama jaune d’œuf en coton léger, elle enlève ses lunettes noires qu’elle ne quitte plus depuis trois ans, et se glisse sous ses draps fleuris – rassurants comme ceux de nos grands-mères –, toutes lumières allumées, sa fidèle chienne à ses pieds. Une chouette hulule au loin. À l’extérieur de la bâtisse, une femme, aussi fine qu’un lanceur de poids, carré couleur carotte, élégant tailleur « manif pour tous » vert et bleu, foulard blanc et collier en bonbons Mentos autour du cou, se faufile à travers les arbustes du jardin.

Impossible de ne pas voir que cette intruse, au goût vestimentaire peu sûr, n’est autre que Frédéric le Maléfique, qui pour commettre son méfait, a visiblement décidé de rendre un hommage appuyé à la prestation mythique de Jack Lemmon dans le Certains l’aiment chaud de Wilder… Psychopathe mais cinéphile, donc ! Sûrement soucieux de ne pas être reconnu par notre belle aveugle ( !), il enfile un collant superfétatoire autour de la tête.

À l’intérieur, Girella, la fidèle chienne, grogne. Il faut dire que notre malfaiteur fait un boucan de tous les diables, brisant un carreau d’un coup de poing, après avoir pourtant pris soin de le découper consciencieusement avec un petit couteau ! En revanche, si la perte d’un sens peut aiguiser les autres, ce n’est pas le cas d’Hélène, qui roupille profondément. De toute façon, il est déjà trop tard. Fred est entré dans le salon, dont il allume la lumière, en sursautant. Le type se fait peur tout seul, on est au top de la crédibilité !

Hélène finit par enfiler une élégante robe de chambre et récupère une petite arme de poing dans son bureau Ikea. Et de se diriger vers l’escalier qui mène au salon. Sur les marches, la grosse dame endimanchée l’attend, petit scalpel en l’air, toujours encapuchonnée. La musique va crescendo sous les aboiements assourdissants de Girella.

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« Tais-toi, chienne », ordonne alors le jumeau maléfique dans une voix suraiguë, empruntant vaguement au Renato de La Cage aux folles. Hélène panique (il y a de quoi) et, pensant avoir affaire à une cambrioleuse, se lance fissa dans une énumération, assez foutraque, des quelques biens de valeur en sa possession, argenterie comprise. « Je ne suis pas venue là pour te cambrioler, Hélène, je suis là pour te parler… » l’interrompt notre cinglée, râpant désormais les r façon Édith Piaf. S’ensuit une série de menaces et de révélations balancées par la dame patronnesse, sous les aboiements intempestifs du chien. La pauvre Hélène n’y comprend rien. Le téléspectateur non plus. De peur, elle tire au hasard un coup de feu, pendant que l’autre continue de jouer la grande scène de l’acte III.

La course désespérée au 7 d’or

« Attaque ! » ordonne alors Hélène, terrifiée, à son chien – les chiens guides sont bien connus pour leur férocité. L’animal dévale l’escalier et se jette sur l’intrus(e), qui le poignarde à mort avec force faux gestes dignes des meilleurs films muets. Tant d’action a dû essouffler notre malfaiteur, qui décide tout à coup de retirer son collant ( !) avant de quitter le lieu du crime en poussant des rires démoniaques : « Elle est morte cette chienne, salope ! » lance ce malpoli, un peu gratuitement quand même, avant de prendre la fuite. « Je vous tuerai », braille trois fois Hélène, en tirant dans tous les sens. C’est peine perdue. Mireille Darc n’obtiendra pas de 7 d’or l’année suivante.

Les scénaristes, désormais en roue libre, ne s’arrêteront pas en si bon chemin évidemment. Mais, pour ceux qui aiment les histoires qui finissent bien, sachez tout de même qu’Hélène va recouvrer la vue grâce à Bruno, son frère, qui, atteint d’une maladie incurable du cerveau, lui lègue, généreux, ses yeux, dans une vidéo enregistrée avant son suicide. Le jumeau maléfique, lui, finira noyé. Quant à son double, nettement plus équilibré, il organisera sa propre mort avant de passer sous le scalpel d’un chirurgien qui lui dessinera un nouveau visage. Désormais incarné par un acteur flambant neuf, il renoue, dans la scène finale, avec une Hélène plus amoureuse que jamais, mais totalement démunie après avoir appris qu’elle est en réalité la fille d’une prostituée et que, chienne de vie, son vrai prénom, c’est Gilberte ! Seul mystère : on ne saura jamais si Les Yeux de Gilberte aurait connu le même succès que Les Yeux d’Hélène qui, pendant neuf longues semaines, rassemblera près de 10 millions de téléspectateurs.

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