Ce soir ?

« 7 sur 7 » : amour, gloire et beauté le dimanche soir

Written by admin


On reconnaît l’impact d’un animateur à ses dernières. Il y a les départs en catimini – aucune allusion en fin de saison. Les normaux – un au revoir et quelques remerciements. Et les sorties en grande pompe – des hommages en veux-tu en voilà. Anne Sinclair fait partie de la dernière catégorie. Pendant treize ans, la journaliste a porté l’émission politique phare de la Une. Rarement un rendez-vous hebdomadaire a attiré autant l’attention à la fois pour ses invités, ses coups et son animatrice. Ce 6 juillet 1997, TF1 a mis les petits plats dans les grands. Anne Sinclair est l’invitée de sa propre émission. Interrogée par Robert Namias, le patron de l’information de la première chaîne d’Europe, elle balaie une grosse décennie d’actualité et revient sur les meilleurs moments de l’émission qui a capté jusqu’à 10 millions de téléspectateurs le dimanche à 19 heures. Si les audiences se sont tassées, 7 sur 7 reste une valeur sûre.

Vêtue d’une veste blanche et de discrètes boucles d’oreilles, elle se justifie. Première raison invoquée ? La lassitude. « Treize ans, ça suffit. J’ai la chance de faire un métier extrêmement gratifiant et dans une société où l’on peut changer d’activité. […] Je ne vais pas aller à la retraite en faisant la même chose. J’avais envie de bouger et de voir si j’étais capable de faire autre chose. J’aurais pu continuer jusqu’à 65 ans à interviewer des gens le dimanche à 19 heures », détaille-t-elle dans cet exercice télévisuel inédit. La raison est un peu différente : à la suite de la victoire de la gauche aux législatives, son mari, Dominique Strauss-Kahn, a été nommé ministre de l’Économie. Namias évoque « un contexte particulier ». « J’ai trouvé pas très décent de continuer à animer une émission politique très regardée », consent-elle, avant de passer à un autre sujet.

Quand Gainsbourg brûle Pascal

Revenons au début. Quand TF1 lance 7 sur 7 en septembre 1981, Anne Sinclair n’est pas là. L’émission n’est pas la grand-messe du dimanche puisqu’elle est tour à tour diffusée le mardi soir, puis le samedi après Dallas. Il n’y a pas un grand nom, mais une succession de reportages et quelques entretiens. Les journalistes Jean-Louis Burgat et Erik Gilbert animent ce rendez-vous, qui connaît un certain succès sans atteindre le Graal de l’audimat. Une séquence culte émerge. Le 11 mars 1984, Serge Gainsbourg – l’émission commence à s’ouvrir aux artistes – brûle en direct un billet de 500 francs pour critiquer la pression fiscale. « Le racket des impôts, je vais vous dire ce que c’est. Ça, ce n’est pas une parabole, c’est du physique », marmonne-t-il, clope au bec, en allumant son Zippo. Le génie de Burgat se traduit par son retrait dans la séquence : il ne dit presque rien, ne coupe pas Gainsbourg et le relance subtilement. Le chanteur conclut d’un anarchique, mais jubilatoire : « Faut quand même pas déconner. C’est pas pour les pauvres, c’est pour le nucléaire. […] C’est mon pognon, j’en ai rien à cirer. » Voilà le pouvoir socialiste rhabillé pour l’hiver.

La création de Canal + va bousculer – et révolutionner l’émission : Jean-Louis Burgat, Erik Gilbert et Frédérick Boulay (cocréateurs de 7 sur 7) filent sur la nouvelle chaîne cryptée pour s’occuper de l’information. En 1984, Anne Sinclair débarque avec Jean Lanzi. Les deux animateurs se succèdent le dimanche (nouveau jour de diffusion depuis 1983) et réduisent le nombre d’invités. Très vite, la journaliste prend le dessus et attire la lumière. Il faut dire qu’elle anime aussi Questions à domicile, un programme où elle et Pierre-Luc Séguillon s’invitent chez les politiques. Si 7 sur 7 produit quelques passes d’armes, ici, la tension atteint parfois un haut niveau. Comme face à Jacques Chirac en 1986. « Chère Madame Séguillon… » lance, provocateur, le Premier ministre. « Madame Sinclair ! » réplique-t-elle. Chirac enfonce le clou : « Pardon, Madame Sinclair. Je vais vous donner un conseil : tournez-vous vers la droite, une fois n’est pas coutume. […] Vous allez voir un cheval Tang superbe, choisi par M. Pompidou. Si vous le contemplez, si vous le caressez – il est très doux –, vous aurez une sérénité qui est celle que j’éprouve actuellement. » Anne Sinclair – son regard bleu azur, son stylo, ses hésitations (sublimées par Virginie Lemoine dans des sketchs), ses questions à rallonge – éclipse Lanzi : la voilà journaliste politique de l’année (1986), adulée par ses pairs, élue « femme de l’année » par les Français et propulsée seule aux commandes de l’émission en septembre 1987.

À la faveur de ce changement et de la privatisation de TF1 (1988), 7 sur 7 devient l’émission branchée (voire branchouille) du PAF. Il faut s’y précipiter, y être vu, entendu et surtout repris. La part d’invités politiques stagne ; celle des artistes augmente. Côté pile, tout le ban et l’arrière-ban de la classe politique viennent se confier. Sinclair a le chic pour dénicher les petits jeunes qui montent et pour recueillir les meilleures infos. En 1994, Jacques Delors lui fait la primeur de sa décision de ne pas se présenter à l’élection présidentielle. Comme le révélait Le Figaro en 2009, Delors lui avait donné sa décision cinq minutes avant le début de l’émission. En ouvrant le programme, elle déclare : « Jacques Delors, serez-vous oui ou non candidat à la présidence de la République ? Voilà la question que tout le monde se pose. » « Voilà » et non « voici » : à l’autre bout de l’écran, DSK, jeune loup socialiste et mari d’Anne Sinclair depuis quatre ans, saisit le message grâce à ce « voilà » : Delors ne sera pas candidat. Le téléspectateur, lui, découvrira le renoncement du président de la Commission européenne trente minutes plus tard.

À LIRE AUSSIJacques Delors, le grand entretien

Si Anne Sinclair se veut un exemple de probité et cherche à être la plus objective possible, ses relations et ses inclinations politiques laissent planer le doute. Laurent Fabius ? « Un ami d’enfance. » Jacques Attali ? « Un vieil ami ». Comme elle l’écrit dans Une année particulière (Fayard, 1982), il lui arrive de passer des week-ends à Latche avec François Mitterrand. Un Mitterrand intime : « Mitterrand en jean velours, Mitterrand en chapeau de paille, Mitterrand dans la forêt, Mitterrand chez le buraliste-marchand de journaux, Mitterrand dans la rue, Mitterrand au volant de sa Méhari fatiguée, Mitterrand et ses chiens, Mitterrand et ses fraisiers, Mitterrand et ses ânes, Mitterrand dans sa cuisine, Mitterrand riant aux éclats, Mitterrand patriarche, Mitterrand amical… » Une partie de la droite en prend ombrage et décortique la manière d’interviewer de la journaliste.

Les émissions politiques cultes
« Cartes sur table » : à portée de « clash »
« L’Heure de vérité » : les politiques au supplice chinois
Des paroles et des actes
Zemmour et Naulleau
Face à Baba

Autre critique : son farouche combat contre le Front national. La journaliste refuse d’interroger Jean-Marie Le Pen. Elle est remplacée par Gérard Carreyrou. « Je refusais pour des raisons de fond qui sont que je pense qu’un intervieweur n’est pas à égalité avec celui qui l’interviewe et donc que ça pose un problème. Ça posait un problème avec un parti qui était aux franges de la démocratie, donc je pensais qu’on n’avait pas les armes égales. […] Stratégiquement, je me suis gourée », expliquait-elle en 2012. Si elle ne recevait pas Jean-Marie Le Pen, les messages passaient grâce aux artistes.

C’est le côté face. Comme dit l’expression « on n’attire pas les mouches avec du vinaigre ». Pour attirer la fameuse ménagère de moins de cinquante ans un dimanche soir, 7 sur 7 mise sur les people. On assiste régulièrement aux vibrantes condamnations du Front national par Patrick Bruel, aux truculents rappels à l’ordre (moral) de Guy Bedos ou aux larmoyantes indignations de Renaud. 7 sur 7 annonce l’infotainment de grande ampleur où la voix d’un artiste (« votre regard de citoyen ») a autant de poids que celle d’un homme politique. Et ça fonctionne : les courbes s’affolent. Comme l’a remarqué l’universitaire Pierre Leroux, les meilleures audiences de l’émission ont été enregistrées avec des stars : Sardou (7,5 millions de téléspectateurs), Arthaud (7,9), Bruel (8,1). 7 sur 7 s’ouvre également à l’international avec Madonna (9,5 millions), Sharon Stone, mais aussi des entretiens avec les grands de ce monde (le prince Charles face à 7,5 millions de curieux) ou des dirigeants mondiaux de premier plan.

Avec quatre millions de téléspectateurs hebdomadaires, Anne Sinclair avec 7 sur 7 écrase tout sur son passage ne laissant que des miettes à ses adversaires. Vient 1997 et le départ. Les admirateurs de pull en mohair (elle n’en a porté que cinq sur 500 émissions) sont en deuil. La journaliste quitte l’antenne, mais pas TF1, puisqu’elle gravite dans la direction, avant de se fâcher avec Patrick Le Lay en 2001. 7 sur 7 ne survit pas à son animatrice phare – tout comme les émissions politiques sur la première chaîne. On reconnaît surtout l’impact d’un animateur à sa capacité à faire le vide après son départ.


Leave a Comment