Ce soir ?

Arthur Chevallier – Le retour en grâce de l’empathie

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Le cynisme est une politique précaire. Parce qu’il est apparemment logique et facile à comprendre, il stimule la colère et entretient le soupçon. Il mène en général à cette conclusion : on ne gouverne pas avec des bons sentiments. Or, et cet été nous le prouve, l’empathie, que l’on croyait une valeur remisée, démontre sa force. C’est une bonne nouvelle pour l’humanité, mais pas seulement. L’Occident se reconstitue grâce à elle. Parce que sa culture est d’inspiration majoritairement grecque et chrétienne, elle renoue avec sa nature. Spontanément, ses peuples réprouvent la monstruosité et ne veulent plus entendre parler d’alliance avec des pays dont les dirigeants sont inhumains.

Il y a quelques années, la situation était différente. Vladimir Poutine passait pour un homme autoritaire, parfois un assassin, et pourtant il apparaissait comme un partenaire crédible, une alternative à l’arrogante Amérique. Depuis l’invasion de l’Ukraine, des femmes et des hommes politiques ont continué de le défendre en expliquant que c’était plus compliqué que ça, qu’il répondait aux provocations de l’Otan. Ils ont été, pendant l’élection présidentielle, sanctionné et écarté. Parce que la Chine soutenait la Russie, les nostalgiques du communisme, qui répétaient depuis quarante ans qu’ils préféraient la révolution culturelle de Mao à la guerre en Irak de Bush, se sont montrés discrets. Les États-Unis ont perçu, ne disons pas prévu, ce bouleversement de l’opinion consécutif à l’offensive de Vladimir Poutine.

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Nancy Pelosi s’est rendue à Taïwan, et quelques semaines après une délégation du Congrès de Washington en a fait de même. Jean-Luc Mélenchon s’est indigné de cette « provocation » américaine, a émis l’idée qu’il n’y avait qu’une seule Chine, provoquant l’embarras d’une partie de son groupe politique, mais aussi visiblement de ses électeurs. Le multilatéralisme était pourtant une doctrine du général de Gaulle, un discours auquel les Français étaient naturellement sensibles. Beaucoup pensaient, à tort ou à raison, qu’une diplomatie dite « réaliste » était préférable à une diplomatie de principe. Ce qui se résume par la phrase : la France parle à des États, pas à des régimes politiques. Autrement dit : elle suit ses intérêts. Hé bien, cette époque semble révolue.

Présomption de décence

Les régimes autoritaires les plus célèbres de la planète, Chine et Russie, bénéficiaient d’une présomption de décence. Au nom de la différence et de l’intérêt bien compris, il fallait passer outre. Depuis, la Chine a exterminé les Ouïgours, la Russie a envahi un pays souverain, et les deux répètent que leurs valeurs ne sont pas celles de la démocratie. Ce qui est bien dommage dans la mesure où l’humanisme à l’origine des régimes libéraux est peut-être leur seule vertu certaine, l’unique point à propos duquel, de droite à gauche, on s’accorde. Les exactions de ses opposants ne rendent pas pour autant sympathiques les États-Unis. Après tout, ils ont envahi l’Irak et occupé l’Afghanistan. Cette ingérence serait insupportable. Ils se sont retirés d’Afghanistan et ont laissé la place aux talibans. Depuis, les femmes n’ont plus le moindre droit et ce pays sombre dans la barbarie. En France, l’indignation est générale : il faut combattre les talibans. Les mêmes, il y a quinze ans, trouvaient intolérable que l’Occident se mêle des affaires des autres au nom d’un universalisme à géométrie variable. La contradiction de ces points de vue est évidente ; de même que l’est la stérilité d’une politique qui voudrait la démocratie partout sans l’imposer nulle part. Que dire enfin des militants favorables au port du voile à Paris, mais pas à Kaboul ?

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L’humanité n’échappe pas à sa reconnaissance. Des politiciens et des intellectuels opportunistes ont parié sur les régimes autoritaires en les faisant passer pour des alternatives à un libéralisme prétendument décadent dont l’Union européenne était, entre autres exemples, l’avatar. Effet surprenant de leur croisade : c’est précisément au nom de ce qu’ils haïssent le plus que la réunion de l’Occident s’est opérée. L’humanisme, l’empathie, soit ce qu’on appelle dans une société civilisée la gentillesse. S’il y a des doutes relatifs à l’avenir de la démocratie, il n’y en a plus ni sur sa nature ni sur ses effets.


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