Ce soir ?

Guns N’ Roses, 13 millions de dollars et un album maudit

Written by admin


Chinese Democracy a coûté 13 millions de dollars et signé l’arrêt de mort des Guns N’ Roses, au sommet de leur gloire, après avoir vendu 100 millions d’albums en seulement six ans d’existence. Mais comment se sont-ils si vite fracassés ? C’était le groupe le plus toxique de la fin des années 1980, des titres inoubliables alternant ballades et morceaux agressifs, « Sweet Child O’Mine » puis « Welcome to the Jungle », des pochettes au design explosif, des pluies de dollars, l’invention du short cycliste porté avec des baskets montantes et un bandana sur cheveux longs, du haut-de-forme sur tignasse crépue…

« Quand les Guns ont débarqué à Los Angeles en 1983, ils étaient différents. Ils étaient dangereux. Les voir jouer, c’était comme regarder un train dérailler, on ne pouvait pas regarder ailleurs », raconte au Point Vicky Hamilton. « Ils m’ont dit qu’ils allaient devenir le plus grand groupe de Hollywood. Et en écoutant sur un magnétophone volé les cinq chansons de leur démo, dont certaines figureront sur leur album Appetite for Destruction, j’ai compris que c’était vrai. J’ai accepté d’être leur agent. » C’est ainsi qu’à Los Angeles, au royaume du fric et des corps bronzés, musclés et épilés, avec cinq prolos sales, mal nourris et constamment saouls, Guns N’ Roses est devenu le plus grand groupe de rock du monde. Unis par une tournée désastreuse, ils sont au début comme une vraie famille. La famille, un cocon que la plupart d’entre eux n’ont jamais connu.

À LIRE AUSSILes Guns N’ Roses lui doivent tout : confidences de l’agent Vicky Hamilton

Le chanteur Axl Rose, un rouquin au visage d’ange originaire de l’Indiana, a été abandonné – et probablement violé – par son père à l’âge de 2 ans. Sa mère, qui n’avait que 17 ans quand elle est tombée enceinte, se remarie avec un pentecôtiste puritain. Il élève le garçon entre offices religieux et coups de ceinturon. Le jour de sa rentrée en troisième, il rencontre le guitariste rythmique Jeff Isbell, alias Izzy Stradlin, un garçon calme aux traits émaciés, qui vit à l’autre bout de Lafayette. Leur passion pour la musique et le skate les rapproche. Ils laissent pousser leurs cheveux, montent des groupes et ne pensent qu’à quitter l’Indiana et ses champs de maïs.

Izzy part le premier pour Los Angeles. Axl, emprisonné cet été-là pour délits mineurs, le rejoint en stop à la fin de l’année. Il vit dans des taudis, dans la rue, chez des filles, chez Izzy, qui vend de l’héroïne au Tout-Los Angeles, dont Joe Perry, le guitariste d’Aerosmith. Ils montent un groupe, Hollywood Rose, enregistrent cinq titres composés par Izzy, où Axl chante déjà avec une voix de tête presque animale.

Notre série Les grands clashs du rock
The Libertines : drogue, cadavres et « concerts guérillas »
Guns N’ Roses, 13 millions de dollars et un album maudit

Johnny versus Antoine : guerre sans pitié chez les yé-yés
Oasis : la guerre fratricide des Gallagher
Mayhem : black metal et cannibalisme

En 1985, Hollywood Rose devient Guns N’ Roses. Le bassiste s’appelle Duff McKagan. Cadet d’une fratrie catholique de huit enfants, il enveloppe son mètre quatre-vingt-treize dans un trench en cuir. Le guitariste, c’est Slash, fils d’un juif anglais qui avait créé les pochettes de disques de Neil Young et d’une costumière afro-américaine qui travaillait pour Diana Ross, Ringo Starr et David Bowie. Il a grandi à Hollywood, comme son ami batteur Steven Adler. Quand il intègre les Guns, il l’emmène. Ce dernier se souvient, à la première répétition, d’avoir vu Axl attraper le micro et se mettre à courir dans tous les sens en hurlant « comme une sorcière irlandaise ». Une spécialité vocale qui deviendra, avec ses miaulements lascifs, l’un de ses gimmicks.

Des melons carrés

La réputation sulfureuse du groupe remplit les salles. Avec eux, on ne savait jamais ce qui allait se passer. À quelle heure arriveraient-ils sur scène ? Six heures après ? Jamais ? Les Guns sniffent de la coke, se piquent à l’héro, boivent beaucoup, cassent tout sur leur passage. Ils se servent des femmes sans pitié, volent des strip-teaseuses, couchent avec des groupies mineures, sans protection, alors que le sida vient de faire son apparition… Ils font même l’amour en studio pour enregistrer des gémissements pour une chanson.

À LIRE AUSSILes confessions de l’ex-manageur des Guns N’ Roses

Malheureusement, ce groupe qui ne connaît aucune limite implose rapidement. Steven Adler s’est fait virer du groupe : il était tellement défoncé qu’il s’écroulait sur sa batterie. Matt Sorum l’a remplacé pour enregistrer Use Your Illusion I & II, fantastique double album qui déclencha des émeutes dans les magasins de disques le jour de sa sortie en 1991. Axl, prisonnier de ses terribles angoisses et diagnostiqué bipolaire, arrive des heures en retard aux concerts, entraînant des pénalités de plusieurs millions de dollars. Sur ses riders (liste d’équipements et agréments fournis à la demande du groupe par la salle de concert), il réclame des choses de plus en plus étonnantes, dont des melons carrés (oui, ça existe !).

Les autres membres du groupe ne supportent plus ses absences et ses caprices. Si Izzy réussit à vaincre ses addictions, celles des autres lui sont devenues intolérables. Il quitte le groupe, qui ne parvient plus à composer une seule chanson sans lui. En 1993, les Guns sortent The Spaghetti Incident ?, un album de reprises punk. Puis ils tentent d’enregistrer de nouveaux titres dans le studio géant que leur label leur a loué à Los Angeles, un terrain de jeu de luxe avec billard et flipper à leur effigie, mais ils sont perdus. Axl est tyrannique, mais ses textes ne sont pas cohérents. Pendant des heures et des jours, les musiciens tentent des choses, quelques bouts de mélodies sont retenus, mais aucun titre ne naît de la lassitude dans laquelle ils sont plongés. Ils ne se parlent plus. Slash et Duff claquent la porte en 1996 et 1997.

Le reclus de Malibu

Fâché avec la moitié de l’univers, Axl Rose vit seul et reclus dans sa villa de Malibu, entouré de sa gouvernante brésilienne (ex-nounou du fils du top-modèle Stephanie Seymour, avec qui Axl a eu une liaison orageuse) et les fils de celle-ci, qui sont ses actuels manageurs. En 1997, après avoir racheté le nom « Guns N’ Roses » aux autres membres du groupe, il entre en studio avec Dizzy Reed (qui accompagne les Guns au clavier depuis 1990) et une dizaine de nouveaux musiciens, dont Brian May de Queen, ou le basketteur Shaquille O’Neal. On n’entendra ni l’un ni l’autre sur les prises retenues. L’album n’est pas prêt. Ils déménagent, tentent de renouer avec leurs premières inspirations en s’installant dans le studio de leurs débuts, celui d’Appetite for Destruction (30 millions d’exemplaires vendus), redécoré et rééquipé pour l’occasion. Le chanteur n’y met presque jamais les pieds, malgré le coût faramineux de la location (salaires compris, le New York Times l’a estimé à 244 000 dollars par mois). Rose ne fait que réenregistrer son premier album – entreprise totalement vaine. Ses musiciens, désœuvrés, finissent par monter des groupes en parallèle.

Alors, Geffen Records met le paquet et ne recule devant aucune dépense : les sommes investies sont déjà énormes, il leur faut un album. En sept ans, ils louent quinze studios, embauchent quatre producteurs, versent des millions de dollars à leur diva, et promettent des bonus astronomiques à qui peut aider à finir ce disque. Pour le guitariste Buckethead (qui porte un seau KFC sur sa tête masquée), ils font construire un poulailler grandeur nature, où il gratouille son instrument (de musique) en regardant des films pornos. Ça ne suffit pas. En 2004, le label stoppe l’hémorragie et cesse de financer ce fiasco. Ils ont investi 13 millions de dollars, c’est au chanteur de finir le travail – et à ses frais. Des chansons fuitent. Rose retourne en studio. On estime ses dépenses à 7 millions de dollars. Enfin, Chinese Democracy sort… en 2008 ! L’album de rock le plus cher à enregistrer de l’histoire, le deuxième au monde après Invincible de Michael Jackson, est un échec commercial et critique. Axl Rose, rose et gonflé, a perdu la tessiture de sa voix et sa souplesse de chat.

Malgré cette douche froide (glacée ?), en 2016, le groupe s’est reformé, avec Slash et Duff. Avec humour, ils baptisent leur tournée « Not iin This Lifetime », soit « Jamais de la vie », les mots employés par Axl quand on lui parlait de reformer les Guns… Cette touchante réunion leur rapporte 563,3 millions de dollars. De quoi enregistrer un nouvel opus ?

À LIRE AUSSIMusique – Slash, après les Guns



Leave a Comment