Ce soir ?

EXCLUSIF. Découvrez un extrait du prochain livre de Salman Rushdie

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« Parlons littérature ! Le seul remède, avec l’amour, aux horreurs de l’époque où il nous faut vivre », nous confiait Salman Rushdie en août 2016. Six ans après, lâchement et sauvagement agressé au couteau le 12 août dernier alors qu’il s’apprêtait à donner une conférence sur la littérature, celle-ci vient d’être à nouveau mise de côté sous les coups d’un islamiste qui n’avait certainement pas lu les livres de Rushdie. Ni même, sans doute, Les Versets sataniques : « Les gens qui l’ont attaqué ne l’ont pas lu ou ont délibérément détourné le contenu pour servir leurs propres buts. », disait-il, s’indignant qu’on « réduise un roman à une insulte ». Voilà pourquoi la publication de son nouveau livre en novembre prochain est une heureuse nouvelle.

Car on ne peut, en effet, comprendre Rushdie si l’on ne comprend pas son amour de la littérature et notamment de la fiction, « la façon la plus intéressante que j’aie trouvée pour comprendre le monde qui m’entoure », confiait au Point celui qu’on voit, sur une photo des années 50 – il doit avoir dix ans –, lire Peter Pan à ses deux sœurs. Langages de vérité, voilà le titre. Un titre fort pour un livre fort puisqu’il regroupe, rédigés sur dix-sept ans, ses essais et ses articles sur la littérature, sur ses auteurs favoris, ses textes pour le PEN Club, ses « notes sur la paresse » ou sur Héraclite, à la façon d’une « sublime caverne d’Ali Baba », ainsi que le présente son fidèle éditeur Actes Sud.

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On y trouvera ainsi des textes sur Andersen, Cervantas, Shakespeare, Beckett, mais aussi sur Philip Roth, Kurt Vonnegut ou Christopher Hitchens. Et des chapitres intitulés « Le dieu à moitié femme », « L’instinct de liberté » et… « courage ». Du pur Rushdie donc, drôle, érudit, lumineux et toujours engagé, comme le confirme l’extrait de ce nouveau livre qu’en exclusivité Le Point vous offre et qui, à la lumière du terrible événement qui vient de se produire, et dont il revient heureusement vivant, toujours vivant, résonne en nous encore plus puissamment que d’habitude.

Extrait

« Nous vivons une époque où l’on nous somme de nous définir de plus en plus étroitement, de comprimer notre personnalité multidimensionnelle dans le corset d’une identité unique, qu’elle soit nationale, ethnique, tribale ou religieuse. J’en suis venu à me dire que c’était peut-être cela le mal dont découlent tous les maux de notre époque. Car lorsque nous succombons à ce rétrécissement, lorsque nous nous laissons simplifier pour devenir simplement des Serbes, des Croates, des musulmans, des hindous, alors il nous devient plus facile de voir en l’autre un ennemi, l’Autre de chacun de nous et tous les points cardinaux entrent alors en conflit, l’Est et l’Ouest se heurtent, ainsi que le Nord et le Sud.

La littérature n’a jamais perdu de vue ce que notre monde querelleur essaie de nous forcer à oublier. La littérature se réjouit des contradictions et dans nos romans et nos poèmes nous chantons notre complexité humaine, notre capacité à être simultanément, à la fois oui et non, à la fois ceci et cela, sans en éprouver le moindre inconfort. L’équivalent arabe de la formule “il était une fois” est kan ma kan, que l’on peut traduire par “C’était ainsi, ce n’était pas ainsi”. Ce grand paradoxe se trouve au cœur de toute fiction. La fiction est précisément ce lieu où les choses peuvent être à la fois ainsi et pas ainsi, où il existe des mots dans lesquels on peut croire profondément tout en sachant qu’ils n’existent pas, n’ont jamais existé et n’existeront jamais. À cette époque où l’on vise à tout simplifier, cette magnifique complexité n’a jamais été plus importante. » Salman Rushdie.

Extrait de Langages de vérité. Essais 2003-2020. Traduit de l’anglais par Gérard Meudal (Actes Sud). Parution en novembre 2022.


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