Ce soir ?

Gilles Kepel : « Il est difficile pour l’Iran de nier sa responsabilité »

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La tentative d’assassinat sur Salman Rushdie n’est que la dernière itération d’un radicalisme islamiste toujours vivace, que la baisse du nombre d’attentats en France et la pandémie avaient occulté. La différence, cette fois, est qu’il ne s’agit pas de djihadisme sunnite, mais bien de l’exécution d’une fatwa, un avis religieux pouvant faire office de condamnation à mort, prononcée par la République islamique d’Iran, chiite. Gilles Kepel, professeur à l’université Paris Sciences & Lettres, directeur de la chaire Moyen-Orient Méditerranée à l’École normale supérieure et auteur de Le Prophète et la Pandémie – du Moyen Orient au djihadisme d’atmosphère (Gallimard 2021), nous explique les conséquences géopolitiques de la mise à exécution de cette condamnation à mort avec trente-trois ans d’intervalle. Dans une ironie terrible, il apparaît que tout le monde sort perdant de cet attentat : Salman Rushdie et ses proches, mais aussi l’Iran, qui a un besoin vital de se rapprocher des États-Unis avant les prochaines élections législatives américaines, en novembre.

Le Point : Salman Rushdie s’attendait-il encore à être la cible d’une attaque ?

Gilles Kepel : J’avais eu l’occasion de parler à Salman Rushdie de sa situation lors d’un dîner à Princeton, aux États-Unis, alors que j’étais moi-même sous protection policière. Il m’avait alors semblé que ce dernier surestimait sa sécurité personnelle. Mal protégé au Royaume-Uni, transporté de maison en maison et trop contrôlé dans ses prises de position, tel qu’il en fait le récit dans son livre Joseph Anton, il était parti pour les États-Unis et semblait penser que ce pays était un havre de paix pour un individu tel que lui. À tort, comme on le sait à présent. Il faut savoir que la protection policière aux États-Unis est quasiment inexistante : la police vous fait savoir que l’on cherche à vous tuer, mais c’est à vous d’embaucher une protection à grands frais. Comparé à la France, je suis bien placé pour le savoir, c’est le jour et la nuit !

Pourquoi cet auteur avait-il été ciblé en 1989 et non pas à la sortie de son livre Les Versets sataniques ?

J’avais été surpris que Salman Rushdie lui-même ne sache pas pourquoi il avait été ciblé par une fatwa le 14 février 1989. C’était la veille du retrait des troupes soviétiques d’Afghanistan, après dix ans d’occupation du pays. Il s’agissait donc, pour l’ayatollah Khomeyni, de couper l’herbe sous le pied des puissances sunnites qui, avec l’aide des Américains, avaient chassé la puissance athée qu’était l’URSS. Il s’agissait d’un calcul opportuniste, visant à mettre les rivaux religieux de l’Iran en porte-à-faux et à désigner la République islamique comme véritable défenseure des valeurs islamiques. Rushdie, en tant que romancier, ne s’était jamais posé la question de l’opportunité de la fatwa sur lui. Elle était la conséquence de bouleversements géopolitiques majeurs sur lesquels il n’avait lui-même pas de prise.

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L’opportunité d’une tentative de meurtre, trente-trois ans après la fatwa, a de quoi surprendre…

La question aujourd’hui est de savoir si Hadi Matar a pris sur lui d’exécuter seul la fatwa ou via un commanditaire. Il semblerait que c’est au cours d’une visite au Liban, dans sa famille, que le jeune homme de 24 ans, né en Californie et résidant dans le New Jersey, ait pris la décision de mener une attaque contre Salman Rushdie.

Pour l’instant cependant, le smoking gun [la preuve tangible, NDLR] qui prouverait l’implication du Hezbollah ou de la République islamique n’a pas été trouvé. L’idée d’un commanditaire semble d’ailleurs peu probable vu le contexte géopolitique. L’Iran a en effet besoin de retourner dans le JCPOA, l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien. Son économie est exsangue, la légitimité du régime est au plus bas ; les services secrets israéliens démultiplient les assassinats d’ingénieurs nucléaires et de responsables politiques avec un talent certain, ce qui a conduit à de nombreuses purges au sommet des gardiens de la Révolution.

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Avec les midterms aux États-Unis en novembre et alors que les républicains sont bien placés pour reprendre le contrôle du Parlement, la fenêtre d’opportunité pour cette réintégration au JCPOA se réduit. Un incident diplomatique provoqué par la mise à exécution (ratée, certes) de la fatwa contre Salman Rushdie ne pouvait pas tomber à un pire moment pour la République islamique. Ils ont, en quelque sorte, été pris à leur propre piège.

Il est possible que certains radicaux chiites deviennent des “djihadistes d’atmosphère”.

Il est difficile pour l’Iran de nier sa responsabilité dans tout cela. Si leur ministère des Affaires étrangères se répand en dénégations, il faut garder à l’esprit que leur parole ne vaut rien : la République d’Iran est une théocratie fondée sur une sorte d’infaillibilité de son fondateur, Khomeyni. Le chiisme est constitué en clergés parfois rivaux, mais, contrairement au sunnisme, les djihadistes chiites exécutent des ordres. Il est impossible pour Khamenei de désavouer une fatwa de son prédécesseur.

Il est plausible que certains radicaux chiites deviennent, comme les djihadistes sunnites, des « djihadistes d’atmosphère ». Ils choisissent eux-mêmes leur cible, souvent désignée par ce que mon collègue Bernard Rougier appelle les « entrepreneurs de colère ».

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Si cette stratégie d’encourager les attaques terroristes ne fonctionne pas, ne faut-il pas qu’ils en changent ?

Le problème est justement qu’il s’agit d’actions très décentralisées. Leur inefficacité n’empêche pas des individus comme l’assassin de Samuel Paty ou l’agresseur de Rushdie d’y trouver un sens. Le problème, c’est que, dans ce cas, « le mieux est l’ennemi du bien » du point de vue des Iraniens. Ils font le contraire que ce qu’a fait Daech, qui tendait à s’attribuer des attentats qu’ils n’avaient pas commandités, comme dans le cas de Mickaël Harpon ou de l’attentat du 14 Juillet à Nice. Ils se défendent d’en être les instigateurs, même s’ils le sont évidemment au moins indirectement, car la terreur contrecarre leurs objectifs diplomatiques. La tactique contredit les objectifs stratégiques de la République islamique d’Iran, et montre bien les limites de cet oxymore politique d’être à la fois une république et une théocratie islamique.


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