Ce soir ?

L’islamisme a la patience de « l’araignée »

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Maintenant que nous savons que la vie de Salman Rushdie n’est plus en danger, nous pouvons, enfin, retrouver un peu nos esprits pour reprendre le combat, la plume à la main, pour que vive la pensée irrévérencieuse et audacieuse. Pour que l’esprit des Lumières continue d’irriguer la tête de nos chérubins. Aussi terrifiante qu’elle soit, cette tentative d’assassinat contre un écrivain accusé de blasphème nous renvoie à l’absurdité de notre époque. À quoi peut-on encore se raccrocher pour envisager l’avenir avec moins de lâcheté et, rêvons un peu, avec plus de courage ? Comment appréhender le monde en cessant de trembler une fois pour toutes ? Comment voir au-delà du vide ? Comment surmonter l’inertie ? Comment sortir de l’impasse ?

Cette insoutenable journée du vendredi 12 août 2022 commence dans une rassurante banalité. Et puis, tout s’accélère. En une fraction de seconde, la mort dégaine. J’ai l’impression d’avoir déjà vécu ce récit cauchemardesque. Pis encore, j’ai le sentiment d’avoir croisé l’assassin de Rushdie pour qui l’immense romancier devait disparaître. Pour cet esprit desséché, l’opacité du dogme devait rester inviolée. Cette odeur de la mort me vient de mon autre vie, en Algérie. Là-bas, une dictature politico-religieuse sous l’égide du Front islamique du salut (FIS) menaçait mon pays au début des années quatre-vingt-dix alors que ses chefs furent généreusement accueillis quelques années plus tard dans les grandes capitales occidentales. Là-bas, 123 journalistes et employés de presse (correcteurs, techniciens, documentalistes, chauffeurs) ont été assassinés entre 1993 et 1997. D’autres encore périrent, enseignants, artistes, policiers, juges, médecins ou chômeurs. Comment l’oublier ?

L’islamisme a parfaitement saisi le danger des plumes indomptables. C’est pourquoi il s’attelle à anéantir avec une rare bestialité toutes les figures universelles de l’humanisme du monde musulman.

Là-bas, la mort déboula sans crier gare, le 26 mai 1993 dans un quartier populaire de la banlieue ouest d’Alger. Le journaliste, romancier et poète Tahar Djaout (1954-1993) sortait de chez lui, le matin. « Tahar ! » s’écria un jeune homme sorti de nulle part qui pointa une arme en sa direction. Deux coups de feu ont retenti. Sa femme assista impuissante à la scène, depuis le balcon de leur domicile, sa petite dernière, Kenza, âgée de 4 ans, dans les bras. Djaout fut le premier intellectuel à périr dans le tourbillon infernal de la montée du fanatisme. Ruptures, tel était le titre qu’il avait donné à son journal qu’il lançait en 1993. Notez bien le « s » à la fin de « Ruptures ». Pour s’en sortir, le journaliste préconisait la rupture avec l’islam politique tout autant qu’avec le régime. Sans cela, on tourne en rond, insistait-il. En effet.

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L’islamisme a la patience de « l’araignée », écrivait Djaout dans Les Vigiles (Seuil, 1991). Il tisse sa toile tranquillement, patiemment, aux quatre coins de la planète, avec une benoîte assurance. Il avance, s’insinue, mute, surgit sous différentes formes, ici ou là. Il se fait petite souris quand le milieu ne lui est pas favorable, mais se transforme en pieuvre dès que la conjoncture le permet. En Occident, pour être fréquentable, l’islamisme a emprunté l’habillage sémantique des droits humains, de l’inclusion, de l’ouverture et de la lutte contre l’islamophobie. Il n’a même plus besoin de se mettre en avant. Une gauche compassionnelle et communautariste pousse son agenda. Par ailleurs, l’islamisme a parfaitement saisi le danger des plumes indomptables. C’est pourquoi il s’attelle à anéantir avec une rare bestialité toutes les figures universelles de l’humanisme du monde musulman, celles qui incarnent notre appartenance au monde, notre désir profond de pluralité et de modernité.

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Le nom de Salman Rushdie est intimement lié à celui d’un autre géant de la littérature, Naguib Mahfouz (1911-2006), Prix Nobel en 1988. Lui, aussi, a été sauvagement agressé, au Caire, le 14 octobre 1994, à l’aube de ses… 82 ans. Son agresseur, âgé d’une vingtaine d’années et qui n’avait jamais lu une ligne de ses œuvres, affirma ne pas regretter son geste, le jour de son procès. Il n’avait pas hésité une seconde à planter un couteau long de vingt centimètres dans le cou du vieillard à la silhouette fragile, aux yeux affaiblis et à l’ouïe amoindrie. Les paroles au vitriol du fondateur de la Gamaa Islamiya, le prédicateur aveugle Omar Abdel Rahmane (1938-2017), pour remettre « ce chien, fils de chien, romancier blasphémateur et apostat » à sa place, c’est-à-dire dans la tombe, résonnaient sans doute dans sa tête. Fallait-il égorger le « blasphémateur » ou plutôt lui loger une balle dans la tête ? La question a été scrupuleusement examinée par le commando chargé d’assassiner Mahfouz. Omar Abdel Rahmane n’était pas un inconnu. À l’origine de la fatwa contre le président Anwar el-Sadate (1918-1981), déclaré apostat pour avoir signé, en avril 1979, un traité de paix avec Israël, il s’était réfugié aux États-Unis en 1990.

Une véritable révolution de l’enseignement

C’est en 1989 que le fondateur de la Gamaa Islamiya avait donné l’ordre d’exécuter Mahfouz pour le crime présumé de blasphème, soit quelques mois après que l’ayatollah Khomeyni avait condamné à mort Salman Rushdie. C’était la surenchère des fatwas. L’imam considérait en effet que le romancier indo-anglais n’était qu’un rejeton du romancier égyptien. Plus encore, il déclarait que Les Versets sataniques n’auraient jamais vu le jour si Naguib Mahfouz avait été puni pour son roman Awlad Haratina (Les Fils de la médina), publié en 1959.

Comment sortir du cycle infernal de la violence ? « Pour lutter contre le terrorisme, la première chose à faire en Égypte, suggérait Mahfouz, c’est une véritable révolution de l’enseignement. » Bien d’accord. Les idées des éveilleurs de conscience sont le ferment d’un temps nouveau.

* Politologue et écrivaine, Djemila Benhabib travaille à Bruxelles au Centre d’action laïque (CAL). Elle est née à Kharkiv (Ukraine) et a grandi en Algérie, pays qu’elle a dû quitter en 1994 après une condamnation à mort du Front islamique du djihad armé. Elle s’est réfugiée avec sa famille d’abord en France, puis a vécu au Québec, où elle a milité en faveur d’une loi sur la laïcité de l’État. Autrice de plusieurs essais, parmi lesquels « Ma vie contre-Coran », elle a reçu de nombreuses récompenses internationales. Son dernier ouvrage : « Islamophobie, mon œil ! » (Kennes, 2022).


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