Ce soir ?

Prisons françaises : le karting, et bien plus encore

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C’est un tweet qui pourrait bien se transformer en boomerang. Le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, a annoncé le 20 août qu’il avait « ordonné une enquête pour que toute la lumière soit faite » sur la séance de karting organisée à la prison de Fresnes le 27 juillet 2022 dans le cadre d’un jeu Kohlantess, inspiré du Koh-Lanta de TF1.

En réalité, l’affaire n’a rien d’obscur. Le ministère de la Justice a admis très rapidement qu’il était au courant de l’organisation de cette manifestation. Ses services de communication avaient validé la vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, ne serait-ce que pour vérifier qu’elle ne laissait filtrer aucun élément sensible.

L’organisation d’un tel événement dans un centre pénitentiaire ne s’improvise pas.

Le ministre a peut-être découvert les festivités a posteriori, mais ses services, certainement pas. Comme l’explique Thierry Boissin, psychologue et bon connaisseur du milieu carcéral, « l’organisation d’un tel événement dans un centre pénitentiaire ne s’improvise pas. Elle suppose d’informer des dizaines et des dizaines de personnes : la direction de l’établissement, les services d’insertion, la commission pluridisciplinaire pénitentiaire, etc. »

Thierry Boissin en parle en connaissance de cause. Avec son association, Hugo B, ce ne sont pas des karts qu’il fait entrer en prison, mais des chevaux, depuis 2010. « Cela s’inscrit dans un programme de réhabilitation psychosociale et d’apprentissage à la gestion des émotions », explique-t-il, y compris pour des détenus condamnés à de lourdes peines. L’association Hugo B intervient à la prison centrale d’Arles, où sont passés Yvan Colonna et son meurtrier, ainsi que les terroristes d’Action directe. Certains détenus ont pu réussir l’examen « Galop 1 » en prison avec Hugo B, à la satisfaction générale.

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« Les deux tiers des prisons françaises ont recours à la médiation animale, à 30 % avec des chevaux », précise Boris Albrecht, directeur de la fondation Adrienne et Pierre Sommer, dont la médiation est la spécialité. « Voilà près de 15 ans que cela se pratique. Il faut saluer le courage de certains directeurs d’établissement pénitentiaire, comme celui d’Arles, qui a pris le risque de faire entrer des chevaux et des accessoires qui étaient autant d’armes potentielles dans l’enceinte. Il n’y a eu aucun dérapage. Aujourd’hui, tous les directeurs ont entendu parler de la médiation animale et beaucoup en redemandent. »

Une compétition de karting ne choque ni Thierry Boissin ni Boris Albrecht, dès lors qu’elle fait l’objet d’un travail en amont et en aval. « C’est l’occasion de placer les détenus et les gardiens participants dans une configuration qui les humanise réciproquement », souligne Boris Albrecht. « On peut aussi en tirer des enseignements sur le respect des règles par les prisonniers », renchérit Thierry Boissin.

Ce genre de distractions se mérite, elles incitent à bien se comporter.

La fréquentation des chevaux est un classique : il y a une page sur l’équithérapie sur le site de la chancellerie. L’administration pénitentiaire a également expérimenté l’escrime, l’athlétisme et les sports collectifs. La maison d’arrêt de Villeneuve-lès-Maguelone (Hérault) possède un stade que nombre de petites intercommunalités pourraient lui envier. En septembre 2021, les avocats du barreau de Montpellier y ont joué un match contre une équipe de détenus. Comme le soulignait un responsable de la prison, ce match était une récompense pour quelques prisonniers au comportement exemplaire.

« Cela va de soi, renchérit Thierry Boissin. Ce genre de distractions se mérite, elles incitent à bien se comporter. Après les restrictions liées au Covid, les prisons étaient sous pression. Le directeur de Fresnes a peut-être désamorcé des incidents grâce à la journée Kohlantess. Mais ça, personne ne le saura jamais. »

L’escalade du Mont-Blanc par des détenus

Il y a encore plus sélect que l’équitation ou la sélection pour rencontrer les avocats sur rectangle vert. En septembre 2021, à l’initiative d’un moniteur de sport, trois détenus du centre pénitentiaire de Bourg-en-Bresse, triés sur le volet, ont escaladé le Mont-Blanc, là encore avec l’autorisation de l’administration. Un documentaire diffusé par Canal+ a été tiré de cette aventure. À cette époque, Éric Dupond-Moretti était déjà garde des Sceaux depuis plus d’un an (il a été nommé en mai 2020). Autant dire que l’enquête qu’il appelle de ses vœux s’annonce pointue : après avoir validé l’équitation et l’alpinisme, il s’agirait de condamner le kart. Parce qu’il émet du CO2 ?


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