Ce soir ?

« Des paroles et des actes » : la politique comme on l’aime

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Depuis l’arrêt de 7 sur 7 en 1997, les grands raouts médiatico-politiques ronronnent. TF1 se repose sur la puissance de son 20 Heures, France 2 multiplie les programmes sans grande saveur : Mots croisés en deuxième partie de soirée (1997-2015), 100 Minutes pour convaincre (2002-2005) et À vous de juger (2005-2011). Quelques coups d’éclat – Nicolas Sarkozy face à Jean-Marie Le Pen –, mais rarement de quoi scotcher le téléspectateur à son écran.

Écrasée par la fiction policière de TF1 le jeudi soir, la deuxième chaîne souhaite muscler son dispositif en vue de la présidentielle de 2012. Exit Arlette Chabot, place à David Pujadas, l’homme qui grignote son retard sur le JT le plus puissant d’Europe. Fini le ton apaisé, commence un match de boxe dans la tradition des années 1980. Le présentateur exige des Paroles et des actes, avec un excellent générique habillé par « Woman in Blue » de Pepe Deluxé. « Comme disait Dalida, les Paroles, paroles, les gens s’en lassent. L’idée, c’est de rapporter le plus possible les paroles aux faits, aux réalités et aux actes. À tout moment, il doit y avoir cette gymnastique dans l’émission. On devra aussi rythmer l’émission », lance David Pujadas dans une interview à Puremédias juste avant la première.

Son programme, c’est “Les Bronzés font de l’économie”.

La mécanique est d’une redoutable efficacité : un invité unique soumis aux questions de trois limiers de France 2. Nathalie Saint-Cricq parle « popol » et dresse un portrait incisif du politique grâce à des archives ; François Lenglet, Monsieur Économie, traque les contradictions et les limites du programme ; Jeff Wittenberg soumet l’heureux élu aux questions institutionnelles. Vient ensuite un débat avec un autre personnage politique. Alors candidat, François Hollande affronte un Alain Juppé, un brin timoré ; pour son entrée en campagne, Nicolas Sarkozy, président sortant, se relance face à Laurent Fabius. Un gros gong vient mettre fin aux séquences.

Après ces deux heures de marathon télévisuel, Hélène Jouan et Franz-Olivier Giesbert reviennent avec franchise, lucidité ou violence sur le déroulé de l’émission. Le jury délibère et délivre sa note. C’est le défouloir de l’émission : « On s’emmerdait, on bâillait », « On a reçu pendant deux heures la personnalité la plus impopulaire de France » ; « Eva Joly, on ne comprend pas de ce qu’elle dit, d’ailleurs tout le monde s’en fout » ; « Son programme, c’est “Les Bronzés font de l’économie” »…

France 2 prend la tête

Pujadas et son équipe réussissent parfaitement l’alliance entre un débat de fond, un peu de buzz et du divertissement. « La politique, ça passionne les téléspectateurs quand on ne la traite pas comme une course du tiercé ! » explique David Pujas au Monde en 2012. En février, Marine Le Pen refuse de débattre avec Jean-Luc Mélenchon. « Vous êtes un peu le Paul Amar des temps modernes, hein ? Vous auriez pu nous donner, peut-être, une paire de gants de boxe », lance-t-elle à David Pujadas dans un monologue où le candidat du Parti de gauche tente de l’interrompre : « Hey, je suis là ! » Le débat tourne à la pantalonnade. Mais ça fonctionne : 5 millions de téléspectateurs.

Qu’importe l’invité (au classement Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Manuel Valls sur le podium), les téléspectateurs répondent présent : près de 3 millions de téléspectateurs en moyenne. Tour de force supplémentaire, Des paroles et des actes donnent le ton de la présidentielle de 2012 battant record sur record. L’émission d’entre-deux-tours où Nicolas Sarkozy et François Hollande se succèdent sur le plateau attire 6,2 millions de curieux. Après des années à avoir été dominée, France 2 remporte haut la main la bataille présidentielle. TF1 est KO. « Vive la politique », conclut « Puj ».

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Comment rebondir après un lancement si réussi ? En maintenant les ingrédients et en organisant des face-à-face musclés. Le mandat de François Hollande permet à Jean-Luc Mélenchon d’exceller dans l’exercice ; Alain Juppé se montre ému en 2014 lors de la révélation d’un bon sondage ; Nicolas Sarkozy remonte sur scène pour prendre sa revanche ; Emmanuel Macron, tout jeune ministre, y passe son premier oral. Sauf qu’une telle exigence rythmique ne supporte pas la tiédeur. Le programme perd quelques plumes. Les audiences se tassent.

Caricature

En coulisse, la donne a également changé. Rémy Pflimlin a été remplacé à la tête de France Télévisions par Delphine Ernotte ; Thierry Thuillier, directeur de l’info et concepteur de l’émission avec Pujadas, est parti sur Canal +. David Pujadas n’est pas encore sur la sellette, mais une épée de Damoclès vient de se positionner au-dessus de sa tête. Le 26 mai 2016, Jean-Luc Mélenchon (encore lui !) est le dernier invité des Paroles et des actes. Après une émission étonnamment calme, David Pujadas fixe la caméra : « Ç’a été une aventure formidable, cinq ans, un quinquennat […] Une émission avec des valeurs, celles du débat, du goût de la politique, pas celle des petites phrases […] pas celles du buzz, mais celle des idées, des convictions, de la diversité […] Mais je veux surtout vous dire merci à vous [les téléspectateurs, NDLR], parce que maintenir un grand rendez-vous politique à cette heure-ci, alors que la politique est tant décriée, c’était un pari et c’est grâce à votre soutien, à votre fidélité qu’il a été tenu. »

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Pujadas anime à la rentrée suivante L’Émission politique avec Léa Salamé. Le programme se veut un DPDA encore plus survitaminé, mais sera, finalement, une caricature avec moins de fond et plus de polémiques avec, notamment, l’invité mystère. Lors de la présidentielle de 2017, François Fillon, pris dans la spirale des affaires, affronte Christine Angot. La romancière s’emporte : « Est-ce que vous nous faites un chantage au suicide ? » questionne-t-elle après une référence à Pierre Bérégovoy. France 2 qui avait fait la présidentielle de 2012 perd son leadership au profit de TF1. Après l’élection d’Emmanuel Macron, « Puj » perd la présentation du 20 Heures et quitte France Télévisions. Symbole de la disgrâce de la politique, Élysée 2022 – le nouveau programme de la chaîne – ne dépassera jamais les 2,6 millions de spectateurs. La fin d’une ère.


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