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Guerre en Ukraine : de Marioupol à Boutcha, l’horreur dans le viseur

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Sergeï Supinski, Mstylav Chernov, Evgeny Maloletka et Daniel Berehulak sont à l’honneur du 34festival du photojournalisme de Perpignan, Visa pour l’Image* (jusqu’au 11 septembre). À Kiev, Marioupol, Irpin et Boutcha, ces trois générations de photographes ont couvert les premiers jours du conflit russo-ukrainien. Pour Le Point, ils commentent leur travail et rappellent l’urgence de ne pas oublier cette guerre et ses victimes.

« L’information était plus importante que le pain »

Evgeny Maloletka et Mstylav Chernov (Associated Press), Marioupol, Ukraine. Au Couvent des minimes. Les reporters de 34 et 37 ans couvrent les zones de conflit depuis 2014. Ils sont parmi les premiers à arriver à Marioupol le 23 février. Ils y sont restés 20 jours avant d’être exfiltrés. Ils racontent l’agonie d’une ville et la terreur de ses habitants.

« Le 23 février, nous nous doutions que Marioupol serait un lieu crucial pour les forces russes, car cette ville portuaire est décisive dans la région de Donetsk. Nous arrivons à 3 h 30 du matin, le 24. L’assaut est donné quelques heures après. Les premières bombes tombent à l’extérieur de la ville, surtout dans la partie est. C’est surréaliste. Des explosions, des fumées noires, des antennes en feu. Le même jour, les civils sont touchés. On voit la mort. On n’a pas envie de photographier des corps d’enfants, et pourtant ce serait un crime de ne pas les montrer. Nous sommes là pour documenter les faits. Nous décidons de suivre une ambulance qui a pris en charge une petite blessée. C’est la première photo de l’exposition. Elle mourra à l’hôpital. Nous y restons une semaine. La maternité aussi continue à fonctionner. Trois personnes peuvent y être réanimées en même temps. C’est là que nous photographions cette maman qui vient de donner naissance à son bébé. Aucune des deux ne survivra. Cette photo a été jugée « truquée » par des diplomates russes, à Londres, au Canada et même devant le Conseil de sécurité de l’ONU. Quand nous l’avons appris, nous étions atterrés. Aux côtés des médecins, nous voyons arriver un père transportant son fils, Ylia, adolescent touché sur un stade de foot. Deux de ses amis ont été transportés à l’étranger et sont sains et saufs. Lui n’a pas survécu. Le 4 mars, nous entendons un bombardement, nous nous jetons sur le sol de l’hôpital avec les enfants du personnel qui vivent également là.

Un couple arrive en voiture sur la route cabossée et enneigée. La porte principale est fermée pour protéger l’hôpital. Ils portent dans leurs bras leur petit garçon de 18 mois, Krill, ensanglanté. Nous leur indiquons par où passer. Krill est pris en charge par les médecins mais ne survivra pas. Ces parents démolis, comme d’autres, ont accepté d’être photographiés pour témoigner de l’horreur. Beaucoup voulaient aussi tenir leur famille informée de leur survie et de leur situation. Nous étions les rares à avoir accès à l’information ; et elle était plus importante que le pain !

La ville, construite début XXe siècle, est parsemée de sous-sols. Les gens ont pu facilement s’abriter. Nous sommes restés une nuit avec 2 000 réfugiés dans un gymnase. L’odeur était suffocante, la promiscuité, très humiliante et douloureuse pour ces familles.

Le 9 mars, nous accompagnons des volontaires qui doivent enterrer les corps dans des fosses communes creusées dans un ancien cimetière de Marioupol. Certains sont alors enterrés dans les cours d’immeuble, ou dans les cratères des bombardements. Ces derniers reprennent très fort. Nous ne pouvons plus retourner à l’hôpital charger nos batteries. L’université aussi est touchée. La caserne des pompiers a été touchée. Ils continuent à extraire les victimes malgré l’assaut. Mais ne peuvent plus intervenir ailleurs.

Le 11 mars, nous sommes piégés entre des tirs de snipers et des chars. Impossible de récupérer notre véhicule. Le 15, vers 9 heures du matin, une équipe d’évacuation, avec la police, vient nous chercher. Une famille va nous prendre dans sa voiture en direction de Zaporijia. Nous nous sentons tristes et coupables de partir, de ne plus pouvoir informer. D’ailleurs il est encore difficile de réunir des preuves du bombardement du théâtre, qui a eu lieu juste après. Ce siège était comme un grand jour sans fin. »

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« Tout n’est que mort et destruction »

Daniel Brehulak (New York Times), Des gens vivaient ici. À la Chapelle du Tiers-Ordre.

D’origine ukrainienne, le photoreporter australien de 47 ans, multiprimé – notamment pour son travail sur Tchernobyl – est entré dans Irpin quelques heures après le retrait des troupes russes. Il atteint ensuite Boutcha, lieu de massacres de civils. Il y passera cinq semaines à accompagner les équipes médico-légales et à recueillir le témoignage des survivants.

« Je suis arrivé en mars à Irpin avec les bataillons Odin et Azov, que des journalistes suivaient. Ils étaient en opération de « nettoyage », chargés de repousser les forces russes pour passer le pont à Irpin. On ne savait rien. On regardait de tous côtés en pensant aux snipers, aux gens cachés dans les maisons, nous orientant à l’oreille. Quand nous croisions les habitants fuyant la ville par le pont, certains cachaient leurs animaux de compagnie dans leurs manteaux. C’est aussi pour ça que j’ai pris cette photo du chien guettant avec le militaire dans un abri. Perdu, sans son maître, il cherche la compagnie de l’homme. Cette présence animale qui paraît si dérisoire reflète aussi les sursauts d’humanité. Nous arrivons à Boutcha le 2 avril, escortés par le bataillon Azov. La ville est bouclée, car les démineurs sont au travail. En passant le checkpoint, nous apercevons des véhicules brûlés avec des corps à l’intérieur. Certainement ceux qui voulaient s’échapper. Du pain est immédiatement distribué aux habitants, qui étaient occupés depuis un mois par l’armée russe. Dans la rue, des gens m’attrapent les mains et me tirent à l’intérieur d’une maison. Nous découvrons un corps enfermé dans une cave, uniquement recouvert d’un manteau. Au prochain checkpoint nous comprenons que ce n’est pas un incident isolé. Sur la rue Yablunska gisent de nombreux corps sans vie. Certains depuis des semaines. Les habitants, trop effrayés, cachés, n’osaient pas y toucher. Sur 2 kilomètres à travers la ville, tout n’est que mort et destruction. Nous découvrons que les habitants ont été torturés, exécutés de balles dans la tête, les femmes, violées. Ils ont aussi brûlé des victimes sur la rue Yvana Franka. Ce cliché a été très dur à prendre. Il y a comme une sidération des habitants qui découvrent la scène. C’est aussi la mienne. On atteint un degré d’horreur difficilement supportable. Les officiels du gouvernement puis les enquêteurs sont arrivés. J’ai suivi les exhumations des corps des fosses communes. Avec cette photo où l’on aperçoit une sandale de femme rose, dans une fosse commune, tout est clair. Il est primordial de rester et de photographier. J’ai tenu à légender toutes mes photos dans le détail, en nommant les gens. Il ne s’agit pas de corps, mais de personnes. Il y a un sourire dans cette exposition, celui de Vlad, 6 ans, qui joue dans la cour de son immeuble. Il vient d’enterrer sa maman. Je voulais conserver cette joie d’enfant, car je sais à quels traumatismes il devra faire face. L’impact psychologique de cette guerre sera d’ailleurs mon prochain sujet de reportage en Ukraine. »

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« Montrer l’indicible »

Sergeï Supinski (Agence France-Presse), L’Ukraine, de l’indépendance à la guerre. Au couvent des Minimes.

De la chute de l’URSS à la guerre, le photographe ukrainien de 66 ans a couvert tous les événements qui ont secoué son pays depuis dès 1991, pour EPA puis l’AFP.

« Exposer à Visa pour l’image, c’est aussi important pour moi en tant que photographe que citoyen ukrainien. J’ai été très marqué par les terribles événements de la place de l’indépendance à Kiev en janvier et février 2014, où il y a eu des dizaines de victimes. Je n’ai pas pu y passer pendant deux mois alors que c’est à quelques centaines de mètres de l’AFP. J’y suis retourné pour la visite de John Kerry, le secrétaire d’État des États-Unis, par obligation professionnelle. J’ai couvert toutes les visites officielles du président Volodymyr Zelensky, ainsi que ses tournages télé. Je le connais bien. Ici, la photo choisie est celle où il apparaît caché derrière un rideau rouge de théâtre. Je préférais celle où il écartait brusquement le velours pour apparaître dans toute sa superbe. En janvier 2022, j’ai commencé à photographier l’entraînement des volontaires. La photo où les civils, dont de jeunes femmes, tiennent une arme factice en bois, les pieds dans la neige, est représentative de l’élan de notre nation pour la protéger. J’ai perdu de nombreux amis. Cette exposition leur rend hommage. En tant qu’Ukrainien, je veux croire que notre pays va gagner, car c’est la seule issue possible. La Russie tue une nation, elle commet un génocide, que j’ai vu de mes yeux à Boutcha, sur des femmes, des personnes âgées, lors de mes reportages aux côtés des enquêteurs de l’ONU. Mes photos servent à dénoncer ces crimes. À montrer l’indicible. Moi je ne peux pas en parler, j’en ai des insomnies. Heureusement que l’appareil photo agit comme un écran, sinon je deviendrais fou. Je veux aussi rappeler que Poutine a une idée fixe : combattre l’Occident et revenir à la période des tsars. Sa folie s’adresse au monde entier. Je n’en dirai pas plus. »

* La plupart des expositions sont visibles en ligne. Pour le public parisien, le festival Visa pour l’image s’exporte à La Villette, les 23 et 24 septembre : une sélection de clichés sera exposée, à laquelle s’ajoutent deux soirées de reportages diffusés sur écrans géants.


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