Ce soir ?

Christian Estrosi : « Le traumatisme est ancré dans la mémoire des Niçois

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Alors que le procès de l’attentat de Nice doit s’ouvrir ce lundi devant la cour d’assises spécialement composée à Paris, Christian Estrosi, le maire de Nice, revient sur l’attaque terroriste qui a coûté la vie à 86 personnes le 14 juillet 2016, fait des centaines de blessés – physiques et psychiques – et endeuillé toute une ville. Entre douleur et résilience, il espère que ce procès soit un chemin vers la vérité et qu’il apporte aux victimes les réponses qu’elles attendent.

Le Point : La promenade des Anglais a-t-elle changé depuis l’attentat du 14 juillet 2016 ?

Christian Estrosi : Comme toutes les grandes villes du monde, Nice est en perpétuelle évolution pour s’adapter et anticiper au maximum la menace terroriste. Nous le savons, le terrorisme frappe partout, à Londres, à Berlin, à Stockholm, à Strasbourg, à Toulouse… Nous devons donc nous doter d’outils permettant de protéger au mieux nos populations. C’est la raison pour laquelle, régulièrement, nous engageons des travaux pour sécuriser encore davantage nos sites les plus fréquentés. Ces dernières années, nous avons ainsi engagé plus de 35 millions d’euros de dépenses sur la promenade afin d’isoler totalement les voies de circulation des voies piétonnes et cyclables. Même si y retourner reste douloureux pour certaines victimes, cette reconfiguration a permis une forme de résilience des Niçois et de nos visiteurs. Nous avions deux craintes après l’attentat : l’état moral de la ville, la détresse des familles touchées et endeuillées, mais aussi le risque de conséquences économiques durables.

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Aux yeux du monde, Nice aurait pu devenir une ville qui suscite beaucoup de réserve, là où nous étions la deuxième destination touristique après Paris. Les initiatives qui ont été prises sur les modifications urbaines, sur la modernisation de la ville, sur la mobilité, sur la bataille que nous avons menée pour être classés au patrimoine mondial de l’Unesco, tout cela fait que nous sommes aujourd’hui une des destinations touristiques les plus attractives. Forts de notre résilience, on a regardé le sujet en face pour dire qu’on était debout, dire « vous avez voulu nous mettre un genou à terre, mais au contraire on a refait de Nice un endroit de rayonnement international ». On avait déjà la réputation d’avoir des caméras partout, qui n’ont d’ailleurs pas vocation à prévenir. C’est un outil d’élucidation et elles auront été utiles à la préparation du procès puisqu’elles auront permis de retracer toutes les étapes de la préparation de l’attentat. Je souhaitais également alerter là-dessus.

Comment avez-vous vécu ces événements personnellement ?

Comme toutes les Niçoises et les Niçois, j’ai vécu six années douloureuses. J’ai pris des papas, des mamans, des enfants dans les bras. C’est une cicatrice que je garderai toute ma vie. Mais ce ne sont pas mes états d’âme qui comptent, car tout le monde attend du maire qu’il se montre à la hauteur d’un tel drame, en dépit de ses propres souffrances.

Je garde en mémoire que dès le lendemain de l’attentat, le pape François m’a appelé pour m’assurer de son soutien dans cette épreuve. Les Niçois eux-mêmes qui m’ont dit qu’on allait rester soudés, quelques anciens membres du gouvernement comme Emmanuel Macron qui a activement participé à la relance de notre ville. Pendant six ans, j’ai aussi eu besoin d’échanger très régulièrement avec les victimes, les associations, pour comprendre leur douleur.

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Je me suis également battu auprès des instances européennes pour que soit reconnue, à l’hôpital Lenval de Nice, l’installation du siège européen de suivi et d’étude scientifique de l’impact pédopsychiatrique sur les enfants. Ce dernier démontre aujourd’hui qu’un bébé de trois mois pouvait avoir des séquelles psychologiques. Cela a fait partie de mon combat pour avancer. Ce sont des douleurs que je n’affiche pas mais que je partage depuis six ans avec les familles et la raison pour laquelle ce procès qui arrive me paraissait indispensable.

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Comment abordez-vous ce procès ?

Ce que je ressens, c’est que le traumatisme est si douloureux qu’il reste ancré au plus profond de chaque victime et au-delà de ça, dans la mémoire des Niçois. Je crois que quelle que soit l’issue de ce procès, cette blessure ne sera jamais raccommodée, la plaie est beaucoup trop profonde. Elle a, qui plus est, été ravivée chez nous le 29 octobre 2020 avec l’attentat de la basilique Notre-Dame et l’assassinat de trois fidèles catholiques. Alors, face à cette barbarie, le sens de ce procès c’est, quelque part, l’avènement de la vérité qui passe par le décryptage du projet de mort du terroriste, le dévoilement des complicités qu’il a reçues pour son entreprise criminelle marquée du sceau d’une idéologie de haine, celle du djihad et de l’islamisme, qui veut imposer la peur.

Je rappelle que le procès des attentats de novembre 2013 s’est achevé en juin et qu’il a été salué comme un « grand moment de justice » par un des présidents d’association de victimes… Eh bien il faut que ce procès qui s’ouvre soit le chemin vers la vérité à laquelle tout le monde a droit, d’abord les victimes décédées ou blessées dans leur âme ou leur chair et leurs familles. Ce procès est aussi une reconnaissance des victimes auprès de toute la nation, de ce qu’elles vivent au quotidien. Je rappelle qu’au-delà des 86 victimes décédées s’ajoutent des centaines de blessés. Des générations entières de Niçois resteront marquées par cet effroyable attentat. Le verdict sera rendu au nom du peuple français et je suis certain que pendant ces quatre mois, nos compatriotes seront aux côtés des victimes.

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Ce procès, c’est aussi réaffirmer l’esprit de notre civilisation démocratique et sa fermeté. Affirmer que face à la barbarie, nous ne renonçons pas à être ce que nous sommes et qui nous sommes. Nous croyons en la justice et nous affirmons que la République doit être implacable avec ses ennemis. Je souhaite que ce procès soit aussi l’occasion de rendre hommage à tous ceux qui ont eu un comportement exemplaire… Police, équipes de secours, personnels des hôpitaux, citoyens, qui se sont montrés exemplaires dans l’épreuve. Nous leur devons tant. Notre résilience a pris source dans la force de leur engagement et de leur humanité. Ce procès donnera sens à des attentes très différentes. À ceux qui souhaitent que ce soit un procès de témoignages pour leurs proches disparus, ce moment leur est offert. Certains me disent que cela va les aider à se reconstruire. Il y en a d’autres pour qui cela va raviver les plaies, pour qui cela va être terrible. C’est pour cette raison que nous avons demandé que des psychologues soient mobilisés.

Comment avez-vous reçu le fait que la constitution de partie civile de la ville de Nice soit rejetée ?

Ça reste une incompréhension pour moi et sûrement pour une grande majorité des Niçois. Comment peut-on considérer que la ville tout entière n’a pas été frappée, au moins au titre de préjudice moral ? Je considère que la ville est victime. Nous sommes la dernière ville de France à avoir fait le choix de devenir française, à avoir choisi comme fête nationale le 14 juillet en juin 1860. Nous sommes devenus Français par le sang versé et non par le sang reçu. En ce sens Nice est un symbole. Nous sommes la seule ville française qu’on a tenté d’abattre le jour de sa fête nationale. Désormais, le 14 juillet est davantage le symbole de la commémoration de la mémoire des victimes de ce traumatisme que de la célébration de la fête nationale. Je pense que ça légitimait que nous puissions être reconnus comme victime.


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