Ce soir ?

Arthur Chevallier – Les causes passent, l’humanité reste

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L’idéalisme est un pragmatisme. Les révolutionnaires ne rêvent pas de changer le monde, mais de le retrouver. Le succès de leur entreprise ne repose pas sur une utopie, mais sur le fantasme d’un âge d’or. Voilà pourquoi la jeunesse est bien souvent étrangère à la décadence. On la croit feignante, démissionnaire, râleuse ; elle est en fait impitoyable avec l’hypocrisie, précisément et en général parce qu’on lui a appris à ne pas mentir. Le conservatisme et la tradition ne la gênent pas, au contraire, ils la rassurent ; mais elle est impitoyable avec ceux qui s’en revendiquent tout en agissant au contraire.

Bref, la jeunesse ne pousse pas à la révolte, mais à la décence sous toutes ses formes, économique, intellectuelle, sociale. Elle est religieuse, dans le sens le plus littéraire du mot. Dans son dernier roman, Où es-tu, monde admirable ?, Sally Rooney, qui a conquis le monde avec ses deux premiers livres, imagine le destin croisé de deux jeunes filles qui se sont rencontrées pendant leurs études. Elles sont nées dans les années 1990, ont bientôt 30 ans, lisent des livres ou Wikipédia, gagnent plus ou moins d’argent, ce dont elles se fichent, voient des garçons. Leur vie est à l’image de celle de leur génération : fragmentée. L’amour peut être multiple, constant ou inconstant. Le mariage n’existe pas ; les carrières, plus. Et, au fond, la politique non plus n’existe pas. L’intelligence, la culture, la vérité, oui, il n’y a même que ça, mais dans des formes privées, c’est-à-dire hors des institutions qui prétendent les détenir.

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Que font-elles ? Elles vivent pour toutes les sortes d’amour : amical, sentimental, sexuel. Il ne s’agit pas d’une révolte des mœurs, mais d’un état de fait. Le champ des possibles, en Occident, n’a jamais été aussi restreint. Faire des enfants dans la précarité n’amuse personne. Sans famille, pourquoi, et peut-être même comment, rester en couple ? Alors, on finit par se dire qu’aimer, c’est déjà beaucoup, et c’est peut-être même la seule chose qui reste. Rooney écrit : « Peut-être que nous sommes tout simplement nés pour aimer et nous inquiéter pour notre entourage, pour continuer à aimer et à nous inquiéter, même quand il y a plus important à faire. Alors qu’on aurait dû réorganiser la répartition des ressources planétaires et mener une transition collective vers un modèle économique durable, on se préoccupait de sexe et d’amitié ? »

L’état de nature

Et si la guerre idéologique n’avait été qu’une étape dans la transformation de notre civilisation ? Et si les luttes les plus saillantes de notre temps s’apprêtaient à laisser la place à un état de nature ? Par exemple, la théorie du genre prospère depuis près d’une dizaine d’années. Il n’est pas question, dans cet article, de l’attaquer ou de la défendre. Le fait est que « le genre » est une expression détournée pour en qualifier une autre : le sexe. On pourrait remplir des milliers de pages à ce propos, il n’en demeure pas moins qu’un individu, femme ou homme, passe plus de temps à pratiquer le sexe qu’à pratiquer le genre. Voilà pourquoi cette conversation s’arrêtera ; et la population se mettra à explorer sa sexualité plutôt qu’à en parler. Elle se détournera du monde pour profiter d’une des dernières libertés qui lui restera, avec celle d’aimer : coucher, pour le meilleur et pour le pire. Les causes passent, l’humanité reste. Quel mal à ça ? Rooney écrit : « Les théories existantes ont surtout l’air de porter sur le genre, mais quid du sexe en soi ? De quoi s’agit-il, en fin de compte ? Pour moi, quand on rencontre des gens, c’est normal de se les représenter d’un point de vue sexuel, sans nécessairement coucher avec eux – d’ailleurs, sans même se représenter en train de coucher avec eux et sans même penser à se le représenter. » Cette prétendue liberté intellectuelle implique un puritanisme dont tôt ou tard les futures générations se débarrasseront, et ce, pour une raison simple : parce qu’il est contraire à la vie.

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La démission générale est-elle à l’ordre du jour ? Probablement. Les causes défendues par des partis politiques, aussi justes soient-elles, sont par nature artificielles, c’est-à-dire vouées à servir des ambitions. Elles ne trouvent leur sens que si elles reflètent les individus. Il n’y a de politique, de société, de gouvernement et peut-être même de nation que fondés par et pour des êtres humains dotés de la spontanéité et de l’intuition. Sally Rooney se contente de mettre en scène, avec un talent inouï et un goût parfait, des personnages libres et déterminés à trouver du plaisir, de la poésie, de la beauté, lesquels dépendent bien souvent d’une catégorie supérieure que l’on appelle l’amour. Comment en vouloir à cette jeunesse ? C’est la seule chose qui lui a été laissée ; et n’est-ce pas une éloquente leçon de sobriété ? « Alors, malgré tout, malgré l’état du monde tel qu’il est, l’humanité au bord de l’extinction, me voilà encore en train d’écrire un mail sur le sexe et l’amitié. Mais qu’y a-t-il d’autre à vivre ? »

Sally Rooney, Où es-tu, monde admirable ?, Paris, Les Éditions de l’olivier, 2022.


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