Ce soir ?

Arthur Chevallier – De l’art délicat du mensonge en politique

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« Le mensonge et la crédulité s’accouplent et engendrent l’opinion », écrit Paul Valéry. Cette loi des mœurs se retourne quand la confiance disparaît. Quand il veut démanteler la centrale nucléaire de Fessenheim, le gouvernement se heurte à un pays gagné par le soupçon à l’endroit de ses ministres. La multiplication des publications, pour certaines très sérieuses, démontre que cette fermeture n’a rien d’évident. En 2020, l’Autorité de sûreté nucléaire résumait l’affaire : « La fin de l’activité de production du site de Fessenheim s’est faite avec un niveau de performance très satisfaisant en matière de sûreté, en ligne avec les bons résultats obtenus par le site depuis plusieurs années. » L’intégralité de ce communiqué est disponible sur le site, et gratuitement, de l’ASN.

L’inconvénient de la démocratie, évidemment, c’est qu’elle n’est pas une dictature. La transparence des informations relatives à la chose publique n’est pas une matière à option. C’est pourquoi la conquête de l’opinion est un défi quotidien. Le président de la République et son gouvernement sont accusés depuis plusieurs jours de mentir sur l’opportunité de la fermeture de la centrale nucléaire. Les injonctions fusent : admettez votre erreur !

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Et après tout, pourquoi ne pas le faire ? Pardon, merci, on avance. Cela serait contrevenir à une règle du gouvernement des hommes en vigueur depuis le XVIe siècle, théorisée et formalisée par Machiavel dans Le Prince : le chef ne doit jamais reconnaître une faute, sans quoi son autorité est sapée. Il doit être prêt à tout, y compris brûler ses vaisseaux, pour avoir raison d’avoir eu tort.

Les peuples heureux s’accommodent de tout

Dans un pays comme la France, où l’équité et la justice sont, depuis les Capétiens, une condition de l’autorité, le mensonge s’arrête où le sentiment d’injustice commence. S’ils sont heureux, et surtout prospères, les peuples s’accommodent de tout. C’est pourquoi, par exemple, Louis XIV a pu procéder à un resserrement sans précédent du pouvoir exécutif pendant les deux premiers tiers de son règne, disons avant la guerre de succession d’Espagne, sans en rendre compte à personne et surtout sans connaître de résistance notable. Grâce aux réformes de Colbert, le niveau de vie moyen de la France avait progressé de 20 % à 30 %. Dans ces conditions, pourquoi se plaindre ? Moins d’un siècle plus tard, les finances publiques exsangues, Louis XVI connut une situation contraire : on lui demandait de rendre compte de tout et, même quand il était honnête, il passait pour un menteur.

La Révolution française tirera les conséquences de la défiance. Pour restaurer la confiance, elle intronise la parole publique, et la parole tout court, comme début, moyen et fin de l’action politique. On parle, on parle, on parle, fort et devant tout le monde, dans un but, résumé par François Furet dans Penser la Révolution française : « La parole, l’opinion, s’était substituée au pouvoir comme seule garantie que le pouvoir n’appartenait qu’au peuple, c’est-à-dire à personne. »

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Ce phénomène impliquait donc une confusion d’un nouveau genre, celui de la parole, de l’opinion et de la vérité. Napoléon perçoit les limites d’un modèle où l’intégralité des Français aurait, d’une façon ou d’une autre, par la voix des plus tumultueux d’entre eux, le pouvoir de renverser n’importe quel régime à n’importe quel moment. Au nom de l’efficacité et de l’urgence, il organise une conversion de la souveraineté « populaire » en souveraineté « nationale », pour reprendre l’expression de Thierry Lentz.

Des mensonges et des résultats

En d’autres termes : moins de vérité, moins de contrôle, moins d’opinion, mais plus d’efficacité et surtout de résultats. La chose n’a pas dû déplaire au regard de l’extravagante popularité de Napoléon jusqu’au début des années 1810. Le vainqueur d’Austerlitz a profité de la restauration de la confiance opérée par les gouvernements révolutionnaires successifs. Voilà pourquoi l’un ne peut se penser sans l’autre. Sans la décennie 1789, il n’y aurait jamais eu de Consulat, ni donc d’entrée à toute vitesse de la France dans la modernité politique. La conclusion est évidente : la confiance dispense n’importe quel responsable de son devoir de vérité. Elle n’apparaît qu’au moment de sa disparition ; et explose alors sous une nouvelle forme : la défiance.

Un chef de gouvernement peut mentir, encore, toujours, à condition d’obtenir des résultats exceptionnels. Car c’est la seule leçon valable des siècles : on ne demande de comptes qu’à ceux incapables de les fournir. La généralisation du mensonge dans la communication politique n’est pas mal en soi, on comprend en quoi elle favorise l’efficacité, mais elle ne peut aller de pair avec l’absence de résultats. Ajouter de la martialité dans les dénégations ne change rien à l’affaire. Le jeu est dangereux. On remplace plus facilement un ministre qu’un régime politique.


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