Ce soir ?

Dans les coulisses de la fin de « Plus belle la vie »

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Attirés par les cris et les applaudissements, quelques curieux grimpent la butte du parc du Pharo à Marseille, pour jeter un coup d’œil à l’opulente cérémonie qui se déroule en son sommet. Des dizaines de convives endimanchés ont pris place sur les chaises alignées sous une grande tente translucide, décorée de fleurs et de draps blancs qui volent au vent. En arrière-plan se dessine le Vieux-Port, en contrebas. Le cadre idyllique pour un mariage de rêve. Pourtant, des chuchotements commencent à parcourir la foule des invités : les heureux élus, appelés par le maire, sont introuvables. « Attendez ! » Les voici enfin qui arrivent, essoufflés, remontant au pas de course l’allée vers le pupitre de l’édile. Et… « Coupez ! »

La cérémonie n’a rien de vrai, mais l’émotion est bien palpable. Ce mercredi 31 août, le jardin public accueille le tournage d’une scène du tout dernier prime (soirée spéciale) de Plus belle la vie. Diffusé le 18 novembre prochain, après le tout dernier épisode quotidien, il viendra conclure le feuilleton, auquel France 3 a décidé de mettre un terme après 18 ans d’antenne. Un record en France.

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Chronique d’une mort annoncée

Sur le tournage, l’ambiance est détendue – trop, à en croire Pascal Heylbroeck, un des réalisateurs des débuts revenu diriger ce dernier prime, qui s’amuse d’avoir « 50 enfants à gérer ». Mais la fin de l’aventure occupe toutes les têtes. Cécilia Hornus joue Blanche depuis la toute première scène, diffusée le 30 août 2004. Refermer un chapitre de 18 ans – « une génération ! » –, ce n’est pas rien. « Heureusement, la fin ouvre sur beaucoup de perspectives, donc ce n’est pas triste. » Ce qui n’empêche pas l’émotion. « J’ai versé ma larme 40 fois déjà, quasiment une fois par jour », confie sa comparse des premiers jours Anne Décis, alias Luna Torres.

Au sein des équipes à Marseille, on a surtout eu du mal à digérer l’annonce de la nouvelle, révélée par une fuite dans Le Figaro en février. Il a fallu trois mois pour que France Télévisions le confirme officiellement aux comédiens, techniciens et personnels sur place, en mai. « Ça aurait pu se passer mieux que ça, grince Sylvie Flepp, alias Mirta Torres depuis le premier épisode. C’était la chronique d’une mort annoncée, mais ils ont mis du temps à nous le dire. »

Le groupe audiovisuel public veut « renouveler » ses contenus. Certes, l’époque où « PBLV » – diffusée à 20 h 20 puis 20 h 10 – faisait trembler les sacro-saints JT de 20 heures (jusqu’à 6,8 millions de téléspectateurs en 2008, 25 % de PDA) est désormais loin. L’audience s’est érodée au fil des ans (un peu plus de 2 millions de téléspectateurs pour 10 % de PDA aujourd’hui), mais le programme est toujours l’un des plus consommés en replay en France, selon le CNC. En 2019, la production estimait à près d’un million le nombre d’adeptes supplémentaires en comptant replay et piratage.

Incohérences et concurrence

Indéniablement, le programme s’est usé. Et s’il est longtemps resté sans concurrence, les trois nouveaux feuilletons quotidiens lancés avec succès depuis 2017 (Demain nous appartient et Ici tout commence sur TF1 ; Un si grand soleil sur France 2) lui ont pris la lumière. Les fans pointaient aussi les incohérences croissantes dans les histoires. Parmi les comédiens, certains regrettent que « l’écriture ait beaucoup baissé depuis quelque temps », avec des « personnages à moralité variable » et un faux pas, de taille, en ignorant la pandémie de Covid-19 quand la série s’est construite en collant à l’actualité. « On a des jeunes qui ont passé le bac alors qu’il n’avait pas lieu ! »

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Les changements d’horaire de diffusion au fil des années ont également irrité au sein de la production. Des décalages de 10 minutes seulement, mais suffisants pour perdre des habitués en route. Sans compter les semaines de suspension pour diffuser des compétitions sportives, de Roland-Garros aux mondiaux de natation. Entre le groupe public et le producteur Newen, racheté par TF1 en 2015, les relations s’étaient tendues. Et Plus belle la vie est plusieurs fois passée près du gouffre à la faveur de renégociations de contrat.

À Marseille, on s’étonne aussi que la mairie n’ait pas plus protesté que ça contre l’arrêt de la série. C’est pourtant une formidable vitrine pour la cité phocéenne, souligne Jérôme Bertin, alias Patrick Nebout, le flic. « Rendez-vous compte, du lundi au vendredi, on parle de Marseille à la télé autrement que par des règlements de compte. »

Changer les mentalités

La place (fictive) du Mistral, où vivent les personnages, n’a pourtant rien de paisible. Difficile de trouver un habitant qui n’a pas, en 18 ans, été lié de près ou de loin à un meurtre. Le feuilleton a réussi un véritable tour de force : on s’identifie tellement aux personnages qu’on a envie d’aller vivre avec eux, qu’importe le taux d’homicide anormalement élevé. « C’est le fantasme du quartier où tout le monde se connaît, avec la solidarité mais aussi ses clans », résume Cécilia Hornus.

Ce gigantesque décor en carton-pâte plus vrai que nature – les premières années, les touristes le cherchaient désespérément dans Marseille – héberge une société française miniature qui se trouve confrontée aux débats qui divisent le pays : viol, drogues, chômage, GPA, changement de sexe… Plus belle la vie se distingue dès ses débuts en abordant des thèmes souvent tabous à la télévision. Laurent Kérusoré, qui campe Thomas Marci, le serveur emblématique de la série, se souvient du premier baiser de son personnage avec Nicolas, en 2005 : du jamais-vu à une heure de grande écoute. « Il faut se rappeler qu’à l’époque, on est très loin du mariage pour tous. Pourtant Thomas, dès qu’il arrive, explique qu’il veut se marier, avoir des enfants… »

Dix-huit ans plus tard, son personnage est marié et même grand-père ! S’il refuse de se considérer comme un porte-drapeau, Laurent Kérusoré est « très fier » d’avoir joué Thomas, et touché par les centaines de messages reçus au fil des ans par les fans. Des téléspectateurs qui assurent que le personnage les a aidés à assumer leur homosexualité, ou qu’il a contribué à casser des clichés. « Je croise des gens dans la rue qui me disent, à la marseillaise : J’aime pas les pédés mais en fait toi je t’aime bien. »

En vivant avec les Mistraliens à travers l’écran – chaque épisode suit la même journée que la nôtre –, le téléspectateur dépasse ses préjugés, s’ouvre aux autres, s’identifie… Plus qu’un simple divertissement, PBLV aura contribué, en 18 ans, à faire évoluer les mentalités. « C’est le programme le plus démocratique : il permet le débat, estime Jérôme Bertin. D’autant qu’il permet à un public qui a complètement décroché de l’actualité de s’informer d’une autre manière. »

Famille

Le public, justement, reste désemparé. « On se fait beaucoup arrêter dans la rue par des gens qui nous disent : mais comment on va faire sans vous ? » raconte le comédien. Alors la fin a été soignée, assure Claire de La Rochefoucauld, productrice du feuilleton. « Il y a des gens qu’on ne doit pas trahir, c’est notre public. On a voulu une fin heureuse, avec du positif. La dynamique, c’est plutôt de fêter les 18 ans que de pleurer la fin. » Si les tournages continuent, la toute dernière scène est déjà en boîte. Un moment hautement émouvant, confie le réalisateur Pascal Heylbroeck, qui y est allé de sa « petite larme ».

Depuis le début de l’été, les pots de départ s’enchaînent, les larmes coulent. Les historiques s’apprêtent à dire adieu à des personnages qui les ont accompagnés depuis 18 ans. « Blanche, c’est comme ma meilleure amie », sourit Cécilia Hornus en pensant à son alias, satisfaite de l’émancipation de la mère de famille depuis 2004. Anne Décis, elle, voit plutôt Luna comme son « double ». « Je ne sais pas si elle va me manquer, mais cette famille oui. »

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« Famille. » En plateau, que l’on discute avec les assistants-réalisateurs ou les comédiens, en passant par les maquilleuses, ce mot revient systématiquement pour décrire la troupe. « Ce n’est pas un vain mot », assure Stéphane Hénon, alias Jean-Paul Boher, venu pour trois mois et resté seize ans. « J’ai trouvé l’amour ici, on a deux enfants Plus belle. » Et un autre comédien de saluer la bienveillance ambiante, pointant l’ancienne chauffeur devenue scripte, le technicien enfin passé devant la caméra comme figurant… Marie-Laure, maquilleuse pour la série depuis cinq ans, acquiesce : « Cette ambiance, on ne la retrouve sur aucun tournage ! »

Pour certains, l’arrêt de Plus belle la vie est d’autant plus étrange qu’ils ont toujours vécu avec le feuilleton. Tim Rousseau, 18 ans, alias Kylian Corcel, était à peine né quand la série est apparue à l’écran. « Je regardais, quand j’avais 7-8 ans, avec mes grands-parents. Croiser les anciens, ça fait quelque chose, ce sont des personnages qui m’ont marqué. » « C’est un monument qui s’effondre », acquiesce son comparse Florian Lesieur, alias Noé Ruiz.

Il y a les résignés… Et ceux qui espèrent. Une plateforme de streaming viendra-t-elle sauver in extremis la série ? L’hypothèse est de moins en moins probable. La machine de production, qui tourne depuis 18 ans à un rythme effréné pour livrer 25 minutes d’épisode par jour, a déjà commencé à s’arrêter. Les scénaristes ont été les premiers à partir, une fois bouclés les derniers textes. Et le 30 septembre, à l’issue du tournage du dernier épisode, la lumière s’éteindra dans les studios de la Belle de Mai. Si vivante depuis 18 ans, la place du Mistral sera alors réduite au silence.


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