Ce soir ?

Quiet quitting : au travail, les nouveaux partisans du moindre effort

Written by admin


Après le burn-out, le bore-out et le brown-out, voici venu le quiet quitting ! Cet anglicisme ronflant est le dernier concept à la mode dans le monde du travail. Il se traduit en bon français par « démission silencieuse ». Contrairement à ce que son nom indique dans la langue de Molière, le quiet quitting n’a rien à voir avec le ghosting, pratique consistant à mettre un terme à une relation sans aucune forme d’explication. Il désigne en réalité une posture : celle de faire le strict minimum au travail.

Ce concept est surtout populaire sur TikTok, l’une des plateformes préférées de la génération Z, celle née entre 1997 et 2010. Les vidéos mettant en scène des salariés en mode « service minimum » cumulent 125 millions de vues. « Ses adeptes, semble-t-il plus nombreux chez les jeunes, s’appliquent à respecter leur fiche de poste, mais sans en faire davantage », précise Adrien Scemama, responsable de Talent.com en France, une plateforme qui diffuse près de 4 millions d’offres d’emploi chaque mois. Adieu, donc, les heures supplémentaires, les coups de main aux collègues débordés et les courriels en dehors des heures de travail.

@johnsfinancetips Quiet quitting #quietquitting #newjob #fintok #moneytok #johnsfiancetips ♬ original sound – John Liang

Déception professionnelle

Pour l’heure, difficile de dire s’il ne s’agit que d’un simple ramdam médiatique ou d’une pratique en plein essor. Il est certain que la « démission silencieuse » est prise au sérieux par les cadres dirigeants et les responsables des ressources humaines, comme l’illustrent les nombreuses publications à ce sujet sur le réseau social professionnel LinkedIn. Il y a de quoi. « Le quiet quitting est une sorte de désengagement au travail, que l’on peut qualifier de néoprésentéisme », analyse Christophe Nguyen, psychologue du travail et président du cabinet Empreinte humaine.

À LIRE AUSSILes Français travaillent-ils assez ?

Cette pratique n’est pas qu’un caprice de postadolescent. « Le quiet quitting est souvent une posture de retrait, liée à une déception professionnelle », développe Christophe Nguyen. Les démissionnaires silencieux font la balance entre le surengagement qu’ils estiment fournir et la reconnaissance au travail, la prise en compte de leur bien-être et, bien sûr, une rémunération à la hauteur de leurs attentes. « Si cette balance est déséquilibrée, alors certains employés resituent leur niveau d’investissement professionnel à la hauteur du contrat de travail », décrypte le psychologue du travail. Cela s’entend, surtout dans ce contexte inflationniste. « Quand un salarié travaille plus sans gagner plus, comment peut-il rester mobilisé alors que les prix grimpent et que son pouvoir d’achat diminue ? » interroge Adrien Scemama, le dirigeant français du « Google des offres d’emploi ».

Paix mentale

Le quiet quitting, phénomène avéré ou non, est le signe d’un rapport nouveau au travail. Il est clair que le « boulot » n’est plus toujours au centre des préoccupations. Le Covid a eu l’effet d’un big bang. « La crise sanitaire et les confinements ont fait prendre conscience aux gens qu’ils avaient aussi une santé mentale dont il fallait prendre soin », observe le psychologue du travail. « Certains candidats nous parlent beaucoup d’équilibre entre la vie pro et la vie perso, témoigne le dirigeant de Talent.com France. Nombreux sont ceux qui refusent d’endosser davantage de responsabilités pour soulager leur quotidien. » Non au stress, oui à la paix mentale !

Aujourd’hui, une entreprise qui refuse le télétravail n’est plus attractive.Anaïs, recruteuse pour un groupe international

Le télétravail est souvent une réponse. En plus d’évacuer le stress des déplacements du quotidien, il permet de consacrer davantage de temps à sa famille et d’offrir un meilleur cadre de vie. « Le télétravail est devenu un critère fondamental chez les cadres, jeunes ou séniors, confirme Anaïs, recruteuse pour un groupe international. Aujourd’hui une entreprise qui n’en propose pas n’est pas attractive : les cadres veulent quitter les grandes villes. C’est vrai en France, mais aussi dans le reste de l’Europe et aux États-Unis. »

Perte de lien

Problème : le télétravail mal accompagné nourrit le quiet quitting. « Travailler depuis chez soi amène l’idée qu’il n’y a pas que le travail dans la vie », résume Christophe Nguyen. Le « TT », qu’il soit « hybride » (deux jours par semaine, le plus souvent) ou en full remote (à 100 % dans certains cas), a aussi pour effet de distendre le lien naturel qui unit le salarié à l’entreprise. Le groupe de réflexion La Fabrique de l’industrie l’explique dans un rapport paru en juin 2021. Avec le télétravail, « l’entreprise joue moins son rôle de lieu de construction sociale, et l’activité de travail n’est plus rythmée par des rituels matérialisés dans des lieux de rencontre précis (machine à café, couloir, cantine) ».

À LIRE AUSSI« Le flicage casse la dynamique positive du télétravail »

Les échanges avec les manageurs se font aussi plus rares et l’employé se focalise uniquement sur ses propres tâches, oubliant au passage le collectif. Ce détachement se répercute sur la motivation, confortant ainsi les partisans du moindre effort. Certains d’entre eux, comme le montrent les vidéos TikTok, vont même jusqu’à passer maîtres dans « l’art de la glande » tant ils développent des stratagèmes pour en faire le moins possible, c’est-à-dire encore moins que le strict minimum…

Effet générationnel

Le télétravail n’explique pas tout. Il existe un facteur générationnel à la démission silencieuse. Christophe Nguyen a observé que les jeunes salariés sont davantage en situation de « difficulté psychologique » car ils n’ont pas pu se constituer les repères nécessaires à la bonne intégration dans le marché du travail, du fait notamment des confinements. Aussi, « la génération Z est allergique au modèle qui a produit ses parents : rester quinze ou vingt ans dans la même boîte », ajoute Adrien Scemama. Ces facteurs peuvent expliquer le décalage entre les attentes des entreprises (travailler dur et beaucoup) et celles des tiktokeurs (travailler le juste nécessaire, parfois moins).

Le quiet quitting puise aussi sa source dans la conjoncture économique. Au premier semestre 2022, entre 510 000 et 520 000 personnes ont démissionné en France, le plus souvent pour passer d’un emploi à un autre ou créer leur activité. Le trimestre suivant, la Dares a comptabilisé 355 400 emplois vacants au deuxième trimestre 2022. Cette pénurie de main-d’œuvre n’est pas sans conséquence. « Le rapport de force s’est totalement inversé entre les employeurs et les salariés. Ces derniers ont désormais le pouvoir », constate le directeur France de Talent.com. Attention, les choses pourraient vite changer. Le gouvernement a annoncé revoir à la baisse sa prévision de croissance pour 2023. Elle devrait se situer autour de 1 %. L’histoire économique le prouve : les retournements conjoncturels sont rarement bons pour l’emploi…


Leave a Comment