Ce soir ?

« Tokyo Vice », l’homme qui a infiltré les yakuzas

Written by admin


Un jeune Américain en costume-cravate sort d’un ascenseur. Des nervis le conduisent à leur chef. « On sait sur quoi vous enquêtez, on veut que vous arrêtiez, menace le haut gradé yakuza. Si vous publiez, vous ne pourrez vous cacher nulle part. On rendra visite à toute votre famille. » Qu’a donc fait ce gaijin (étranger) pour se retrouver dans une telle situation ? Cut. Flash-back. Deux ans plus tôt, en 1999, Jake (Ansel Elgort), notre homme, est un étudiant expatrié mal dégrossi. Dans une turne de Tokyo, il bûche le concours d’entrée au Meicho Shimbun, un grand quotidien. Sans déflorer le scénario, disons qu’il sera reçu. Et le premier Occidental à l’être ! Qu’il couvrira bientôt la pègre nippone – et en révélera quelques secrets. Au point de risquer sa peau.

L’histoire de Tokyo Vice, la nouvelle série de HBO, diffusée en France par Canal +, a bien eu lieu. Même si les scénaristes l’ont un chouïa romancée. C’est celle de Jake Adelstein, 53 ans, qui ne se voyait pas faire sa vie aux États-Unis. De 1993 à 2005, il a été reporter au Yomiuri Shimbun (rebaptisé Meicho). Rubrique police-justice. Le Yomiuri ? C’était à l’époque le quotidien le plus lu de l’archipel, avec 12 millions de fidèles. Jamais, avant Adelstein, un étranger n’avait eu l’honneur d’y signer. Ce fils de médecin légiste commence par des affaires mineures avant d’avoir accès aux cas d’homicides et de mœurs auprès de la police métropolitaine. C’est là, non sans culot, qu’il parvient à infiltrer le milieu ultra-fermé des yakuzas de Kabukicho, le quartier chaud de la capitale.

L’ascension du Yankee n’aurait certainement pas été possible sans l’aide de Chiaki Sekiguchi. Ce détective madré, passé par la brigade antigang, l’a pris sous son aile. « Sekiguchi-san était très bon pour deviner les plans des yakuzas, confie au Point Jake Adelstein depuis son appartement de Tokyo. Dans la série, il est joué sous un autre nom [Hiroto Katagiri, NDLR] par Ken Watanabe. C’est le mentor de mon personnage. Dans la vraie vie, il a aussi été mon mentor. Je lui rendais visite à son domicile, on allait à la pêche ou faire du jogging ensemble… C’est lui qui m’a indiqué où trouver les comptes des entreprises mafieuses. À l’époque, ce n’était pas facile : Internet n’existait pas ! En échange, je lui fournissais des informations. Malheureusement, il est décédé d’un cancer il y a une dizaine d’années. »

Les enquêtes de Jake Adelstein au cœur de la mafia japonaise pour un grand quotidien local dans les années 1990-2000 ont inspiré l’histoire de la série « Tokyo Vice ».

Sous protection. Adelstein a révélé plusieurs affaires au cours de ses débuts sur le terrain, lesquelles servent de fil conducteur à la série. Celle du clan qui prêtait de l’argent à des particuliers à des taux exorbitants avant de les pousser au suicide – au Japon, les assureurs remboursent les créanciers des défunts. Celle, surtout, du marché conclu avec le FBI par Tadamasa Goto, un chef yakuza malade, pour se faire greffer un foie à l’hôpital UCLA, à Los Angeles. Ce dernier a grillé la priorité à des dizaines d’Américains sur liste d’attente contre la promesse de livrer des informations sur son clan. Pour ce scoop publié par le Washington Post (le Yomiuri l’avait refusé), le journaliste a été menacé de mort.

« Après cela, j’ai été placé sous protection pendant plusieurs années, se souvient Adelstein. Chaque semaine, un policier venait toquer à ma porte pour savoir si tout allait bien. Ça s’est calmé quand, en 2012, Tadamasa Goto s’est expatrié au Cambodge, où il vit encore et règne sur un petit empire mafieux local. » Publiée en anglais en 2009, son autobiographie, Tokyo Vice (éditions Marchialy), qui narre ces événements, est rapidement devenue un best-seller. Et elle a attiré l’attention de Hollywood. Ce fut d’abord un projet d’adaptation en long-métrage avec Daniel Radcliffe, l’acteur de Harry Potter. Abandonné. Puis ce feuilleton piloté par Michael Mann.

Jake Adelstein en a suivi la conception de près. « J. T. Rogers, le producteur, a été à l’école avec moi dans le Missouri, relate-t-il. On s’est enfermés plusieurs jours chez lui pour construire l’arc narratif. On a notamment créé deux personnages qui n’ont jamais existé mais sont proches de personnes que j’ai connues dans le cadre de mon travail : le jeune yakuza Sato (Sho Kasamatsu) et l’escort-girl américaine Samantha (Rachel Keller). Des scénaristes ont ensuite écrit les huit épisodes. » L’auteur basé à Tokyo, désormais pigiste pour des sites tels que Asia Times ou The Daily Beast, a en outre servi de guide au réalisateur. « Je lui ai fait rencontrer des policiers. L’un d’eux a accepté de nous dévoiler la raison de sa vocation : quand il était écolier, une de ses copines a été entraînée dans la méthamphétamine par le gangster dont elle était tombée amoureuse. »

Vidéo. La bande-annonce de « Tokyo Vice ».

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Tokyo Vice

1999. Premier Occidental embauché dans un grand quotidien japonais, l’Américain Jake Adelstein – joué avec fougue par Ansel Elgort, vu dans le West Side Story de Steven Spielberg – couvre la police de Tokyo et ses curieuses méthodes. Il est rapidement aspiré par le milieu des yakuzas de Kabukicho. Le maestro Michael Mann, réalisateur de Heat, signe le premier épisode, magistral, de cette série inspirée d’une histoire vraie. Les sept suivants sont un peu moins léchés. Mais, grâce à l’intrigue et aux acteurs (s’exprimant le plus souvent en japonais sous-titré), on se perd avec plaisir dans ce monde secret. Captivant.

À partir du 15 septembre sur Canal +.

« Reporters geishas ». Après Yakuza, de Sydney Pollack, Black Rain, de Ridley Scott, ou Lost in Translation, de Sofia Coppola, Tokyo Vice s’inscrit dans un schéma balisé : les tribulations d’un Occidental en Extrême-Orient. Encore une histoire de poisson hors de l’eau ? Oui. Mais pas celle d’un touriste. Jake Adelstein vit depuis plus de trente ans à Tokyo. Et il n’hésite pas à égratigner la société nippone – notamment ses préjugés. « Vous êtes juif. Beaucoup de gens pensent ici que les juifs contrôlent l’économie mondiale… » lance un recruteur au personnage principal lors de la scène de l’entretien d’embauche. L’histoire est vraie. « On m’a bien posé cette question, témoigne Jake Adelstein. On m’a aussi demandé si j’avais le droit de manger des sushis. On cherchait à voir comment j’allais réagir. »

Tokyo Vice épingle les méthodes des journalistes japonais. On peut les voir recopier scolairement les déclarations des policiers, sans jamais poser les questions qui fâchent. « Ça marchait comme ça à l’époque et c’est toujours pareil aujourd’hui, déplore l’écrivain. La plupart de mes confrères ferment les yeux en échange de pseudo-scoops. On les surnomme les « reporters geishas » ou les « reporters implorants » parce qu’ils sont toujours en train de quémander des infos aux inspecteurs. »

Les forces de l’ordre en prennent tout autant pour leur grade. « Il n’y a pas de meurtres au Japon », assène au jeune plumitif un membre de la crim, après qu’un yakuza a été retrouvé assassiné à coups de katana, le sabre des samouraïs utilisé par cette pègre très traditionaliste. « Ici, les policiers, comme les procureurs, sont obnubilés par le taux d’élucidation, dénonce Adelstein. Au-dessous de 95 %, c’est considéré comme mauvais, et les moins performants sont mutés dans des préfectures lointaines, sur l’île de Hokkaido, par exemple. Donc ils font tout pour éviter de prendre des dossiers difficiles à résoudre ou pour requalifier des assassinats en homicides involontaires ou en suicides. »


Double. À g., Jake Adelstein, en 2009, à l’époque de la sortie de son livre, « Tokyo Vice ». À dr., son personnage joué par Ansel Elgort, ici avec une escort-girl interprétée par Rachel Keller.

Parias. Disons-le : la série dépeint un univers qui s’éteint « Les yakuzas étaient 80 000 il y a vingt ans, se remémore Adelstein. Ils sont maintenant moins de 10 000. L’âge moyen des membres est d’environ 50 ans, ce qui, compte tenu de leur mode de vie, est vieux. Et les chefs sont souvent octogénaires. » En 2011, le gouvernement japonais a fait passer une loi antimafia. Les yakuzas doivent se déclarer dans un fichier national. S’ils ne le font pas, c’est la prison. S’ils le font, ils ne peuvent plus se loger ou ouvrir de compte bancaire. Ce sont des parias.

« Après mon départ du Yomiuri, je suis devenu enquêteur pour des firmes américaines qui voulaient se débarrasser de l’emprise des yakuzas sur leurs investissements au Japon », poursuit l’auteur. Ce sera le point de départ de son prochain livre, Tokyo Private Eye. L’ouvrage relatera également son retour au journalisme après l’accident de Fukushima, en 2011. Depuis, en effet, il a couvert l’affaire Carlos Ghosn et l’assassinat de l’ancien Premier ministre Shinzo Abe. « Et dire que j’avais pris une année sabbatique, lance-t-il dans un éclat de rire, pour monter en niveau dans ma pratique du bouddhisme zen ! »§


Vrai ou faux ?

Le magazine américain The Hollywood Reporter a accusé la série de ne pas être fidèle à la réalité. Jake Adelstein reconnaît que les scénaristes ont pris des libertés avec son histoire pour la pimenter. « Je ne me suis jamais fait taper dessus par des gangsters dans mon appartement, je n’ai jamais pris de drogue pour les besoins d’une enquête, et je n’ai jamais couché avec une escort-girl payée par un yakuza. » En revanche, un oyabun (chef de clan) lui a bien proposé les services d’une prostituée, précise-t-il (il a décliné). Et un autre l’a bien menacé de mort.


La méthode Mann


Qu’ils soient flics, voyous ou journalistes, le cinéaste né à Chicago a toujours filmé « des professionnels prêts à tout sacrifier à l’exercice de leur travail », relève le critique Jean-Baptiste Thoret dans son Michael Mann. Mirages du contemporain (Flammarion). Parce qu’il est lui-même extrêmement professionnel ? « J’ai été impressionné par son sérieux, salue Jake Adelstein. Michael est arrivé avec un exemplaire de mon livre annoté et raturé de partout. Il avait lu toutes mes interviews et tous mes articles disponibles en anglais. Et, très tôt dans le processus, il a voulu rencontrer des policiers japonais. » Hyperactif, Mann vient aussi de cosigner un roman, Heat 2 (HarperCollins), préquelle du film de 1995, qui s’est classé dans le top des ventes de sa catégorie lors de sa sortie américaine, en août. Et il tourne actuellement en Italie Ferrari, avec Adam Driver et Penélope Cruz inspiré de la vie d’Enzo Ferrari.


NICOLAS DATICHE/SIPA PRESS POUR « LE POINT » – EROS HOAGLAND© 2022 Boku Films, Endeavor Content, WOWOW (x2) – Photo Anna Przeplasko – Model Lu Nagata, actor and performance artist

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