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Algérie : quelle place sur le marché des terres et des métaux rares ?

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Cherchant à sortir de sa dépendance vis-à-vis du quasi-monopole de la Chine en matière de métaux rares – nécessaires, notamment, aux industries technologiques –, la France et l’Europe s’acheminent vers la diversification de leurs partenaires. Signée par Emmanuel Macron et son homologue Abdelmadjid Tebboune, fin août en Algérie, la déclaration d’Alger indiquait que la France et l’Algérie « entendent favoriser une relance de leurs échanges économiques et encourager le développement des partenariats entre leurs entreprises ainsi que la recherche pour l’innovation ». « Ces efforts porteront en priorité sur les secteurs d’avenir : le numérique, les énergies renouvelables, les métaux rares, la santé, l’agriculture et le tourisme », est-il mentionné. Cette volonté de partenariat coïncide avec les nouvelles orientations de l’Union européenne qui a annoncé, mercredi 14 septembre, qu’elle allait constituer « des réserves stratégiques » pour éviter les ruptures d’approvisionnement dans les matières premières « critiques » pour son industrie, notamment les terres rares et le lithium dont l’offre mondiale est contrôlée par la Chine.

Lors de son discours sur l’état de l’Europe, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a expliqué que « les besoins en terres rares de l’Union européenne vont être multipliés par cinq d’ici 2030 ». « Le problème est qu’actuellement un unique pays contrôle la quasi-totalité du marché, près de 90 % des terres rares et 60 % du lithium sont transformés en Chine », a-t-elle averti.

Les gisements algériens font-ils partie de la solution ? Quel serait le réel potentiel minier du pays ? Connaît-on le potentiel algérien en terres et en métaux rares ? Éléments de réponse avec le spécialiste Mouloud Issaad, docteur en géologie minière et maître de conférences au département de géologie de l’université des sciences et technologies Houari-Boumédiène à Alger.

Le Point Afrique : Pour commencer, quelle est la différence entre terres rares et métaux rares ?

Mouloud Issaad : Il est indispensable de poser les bonnes définitions dès le départ afin de ne pas tomber dans les approximations, étant donné que beaucoup de fausses informations circulent déjà. Il faut savoir aussi que bon nombre de termes utilisés dans l’industrie minière ont une double définition, à cheval entre la géologie et l’économie minière. Ainsi, le terme terres rares renvoie à quinze éléments chimiques appelés lanthanides auxquels on ajoute le scandium et l’yttrium. Pour les géologues, ces éléments sont très intéressants car ils permettent de mieux étudier les roches magmatiques et leur évolution, le fameux spectre des terres rares. Au fur et à mesure des avancées technologiques, de nombreuses applications industrielles ont été découvertes, et cela, dans divers domaines, de la céramique à l’électronique de pointe.

Contrairement à ce qui se dit, les terres rares ne sont pas si rares. En réalité, il est possible de les retrouver dans de nombreux environnements avec des concentrations supérieures à celles de nombreux métaux usuels tels que le zinc, l’étain ou même l’or. Cependant, les terres rares ne forment que très rarement des gisements économiquement rentables et restent à l’état de traces la plupart du temps. Ajouté à cela, le raffinage des terres rares (extraction et séparation) a longtemps été un véritable défi technique, vu qu’il s’agit d’un groupe d’éléments aux propriétés assez proches.

Enfin, le terme métaux rares obéit autant à une définition économique que géologique. Il s’agit là d’un certain nombre d’éléments chimiques, dont les terres rares, ayant des propriétés chimiques différentes mais qui ont pour point commun une faible production par rapport aux autres métaux tels que le fer, l’aluminium ou le cuivre. En Europe et aux États-Unis, ce terme tend à être remplacé par le terme métaux critiques, qui englobe un ensemble d’éléments indispensables au bon fonctionnement des industries des pays développés mais dont la chaîne d’approvisionnement reste soumise à d’éventuelles tensions tant sur l’offre que sur la demande.

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Des médias, en France et en Algérie, avancent le chiffre de 20 % des réserves mondiales de terres rares sur le territoire algérien. Qu’en est-il exactement ? Pourquoi ce chiffre revient-il souvent sur le devant de la scène depuis quelques années ?

Dans le domaine de l’exploration minière, l’information est hiérarchisée et sa fiabilité obéit à une codification bien précise, une norme. Pour ce qui est des ressources (quantité globale) et réserves (partie des ressources qui est récupérable et rentable) en minerais métalliques, nous pouvons citer les normes les plus utilisées, à savoir la norme australienne JORC, la norme canadienne 43-101 et la sud-africaine Samcodes. En Algérie, étant donné que l’exploration a longtemps été réalisée en collaboration avec des entreprises issues du bloc de l’Est, c’est la norme soviétique puis russe qui prévaut dans les travaux anciens. Cependant, il existe une norme algérienne promulguée en 2005 et qui est conforme à ce qui se fait ailleurs. Ces normes ont pour but de simplifier les échanges d’informations à propos des projets miniers et de garantir la conformité des données.

En ce qui concerne les réserves mondiales en terres rares, elles s’élèveraient à 126,674 millions de tonnes (Mt), dont 55,22 Mt détenues uniquement par la Chine (Service géologique des États-Unis, 2015). Pour les ressources, ce chiffre atteint en hypothèse haute 375 Mt, dont 63 % seraient chinoises. Même s’il est difficile d’avoir accès à des données certifiées et réalistes, il est possible de conclure à une prédominance des ressources chinoises dans les ressources mondiales.

En termes de production, je simplifierai les choses en disant que la part de la production chinoise est passée de 21 % en 1985 à 88 % en 2014, avec un pic à 97 % en 2011. Cette situation est le fruit de la volonté de la Chine de s’imposer sur le marché des terres rares en profitant de ses propres ressources mais aussi en misant beaucoup sur le raffinage tout en assumant pleinement l’impact environnemental de cette industrie.

Chez nous, l’effervescence actuelle autour de ses ressources a pour origine la conférence de presse du président Abdelmadjid Tebboune avec son homologue français, le président Emmanuel Macron, conférence où l’échange a traité de la question de la coopération dans la recherche et l’industrie, notamment les métaux rares, notez bien métaux rares et non terres rares. Selon mes propres recherches, ce chiffre de 20 % est apparu en 2015 à la une d’un quotidien national. Ayant personnellement tenté de sourcer cette information, je me suis rendu compte qu’il n’existait aucun document de référence mentionnant ce chiffre. Idem pour les déclarations officielles des cadres responsables du secteur des mines. Aucun n’a donné ce chiffre. L’actualité est dominée par des projets pertinents et connus de tous, à l’image du gisement de fer de Gara-Djebilet, le zinc d’Amizour ou le phosphate de Bir El Ater.

Dans le milieu des géologues miniers (académique et industriel), les terres rares sont plus vues comme des cibles à prospecter que des gisements à exploiter. Annoncer un tel chiffre sans en donner la source précise est en totale contradiction avec la transparence que nécessite le développement des projets miniers. Aucune compagnie ne déboursera plusieurs dizaines de millions de dollars sur de simples suppositions. Notez bien que je parle ici, je le répète, des terres rares et non des métaux rares en général. En effet, pour certains métaux dits stratégiques, tels que l’étain, le wolfram, le béryllium, le tantale ou le niobium, l’Algérie, en particulier dans le Hoggar, recèle des ressources très intéressantes qui pourraient aboutir à de très beaux projets miniers. À mon avis, c’est vers ce type de métaux, dits critiques, que devront être orientées nos priorités. Les réserves rentables connues dans le monde ne donnent que 17 années de production d’étain, 18 pour le zinc et 36 pour le wolfram et l’Algérie renferme de nombreux gisements de ce type. C’est pour cela qu’il faut viser l’ensemble des métaux stratégiques et critiques et ne pas se focaliser uniquement sur le lithium ou les terres rares.

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Où en sont les études, universitaires ou celles du secteur des mines, sur ces gisements ?

La recherche minière en Algérie est constituée de deux acteurs, les entreprises publiques avec à leur tête l’Office des recherches géologiques et minières (ex-Sonarem) et les chercheurs issus des différentes universités du pays. Depuis la loi minière de 2001, certains projets d’exploration minière ont été menés par des compagnies juniors étrangères en collaboration avec le secteur public, tel le projet d’Oued-Amizour.

Dans le nord-est de l’Algérie, à Tébessa, des travaux académiques menés par un collègue de l’université d’Ouargla ont traité de la question des terres rares associées aux roches phosphatées. Il s’agit là de travaux académiques, qui nécessitent d’être complétés en vue d’une évaluation économique.

Selon l’Agence du service géologique de l’Algérie (ASGA), « de nombreuses campagnes de prospection et de recherche ont été effectuées par l’Office de la recherche géologique et minière (ORGM) au Hoggar pour divers éléments chimiques métaux, tels que l’or, l’uranium, le cuivre, etc., alors que, pour les terres rares, elles ont été timides ». Les travaux étant au stade préliminaire, il serait imprudent de parler de gisements ou de réserves.

Cependant, un certain nombre d’indices très intéressants ont été mis en évidence par les travaux académiques et les recherches menées par l’ORGM. Je citerai le cas des carbonatites minéralisées en terres rares. En effet, plus de la moitié des gisements de terres rares dans le monde correspondent à ce type de roches.

Au stade actuel des choses, il est impossible d’avancer quoi que ce soit à propos des ressources en terres rares étant donné la rareté des travaux d’exploration. Néanmoins, un certain nombre d’indices ont été découverts sur le terrain, à nous de transformer l’essai en traçant des objectifs réalistes et en nous donnant les moyens nécessaires à nos ambitions.

S’agissant des autres métaux rares, de nombreux travaux académiques (thèses de doctorat et articles scientifiques) et campagnes d’exploration (rapports de recherche de l’ex-Sonarem) ont permis de mettre en évidence des gisements d’intérêt économique. Ainsi, les données actuelles donnent des réserves en étain et wolfram de 8,20 Mt correspondant à plusieurs gisements et à une vingtaine de gîtes [gisements moyens].

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L’Algérie a-t-elle les moyens d’explorer et d’exploiter ces minerais ?

Le développement des richesses minières du pays est avant tout une question de volonté politique clairement établie. Au moment où la Chine a voulu se donner une place centrale dans l’échiquier des métaux rares, elle n’en produisait qu’une toute petite partie.

Il s’agit donc de se donner les moyens de sa politique, moyens qui vont bien au-delà de la question du financement de l’exploration minière. Ainsi, c’est au gouvernement de définir sa vision des choses en décidant du rôle qu’il aura à jouer dans la relance du secteur minier. Soit l’État, à travers les entreprises publiques, aura à sa charge les travaux d’exploration et de développement de gisements ; soit, à l’inverse, l’administration des mines facilitera encore plus l’accès aux concessions à des compagnies algériennes privées pour mener des travaux d’exploration à leurs frais, mais en leur donnant l’assurance de pouvoir tirer profit d’une éventuelle découverte. Dans ce cas, la collaboration entre les entreprises algériennes privées et les juniors d’exploration étrangères devra être possible, facilitée et encouragée.

Le géologue que je suis est convaincu qu’il est temps de céder l’acte de prospecter aux acteurs privés algériens en levant toutes les barrières, selon la fameuse expression « premier arrivé, premier servi ». Dans ce cas, l’État concentrera ses efforts sur la régulation, mais surtout sur des partenariats d’exploitation dans le cadre de grands projets miniers structurants tels que le projet de phosphate intégré de Tébessa ou le fer de Gara-Djebilet. Enfin, il est indispensable d’améliorer l’attractivité du pays afin d’attirer les investisseurs étrangers pour financer des campagnes d’exploration mais aussi pour bénéficier du savoir-faire des juniors d’exploration issues des pays à tradition minière comme le Canada ou l’Australie.

Quels sont les risques environnementaux de l’exploitation de ces gisements ?

Puisque les recherches sur les terres rares en Algérie ne sont qu’au stade préliminaire, je préfère répondre à cette question en traitant de l’ensemble de l’activité minière. Il faut savoir que l’exploitation d’un gisement métallique se fait en plusieurs étapes et que chaque étape présente un risque environnemental différent. Cependant, les déchets miniers (débris de roches et minéraux métalliques sans intérêt économique) sont le principal défi à relever lors de la gestion des impacts de cette activité. De par leur composition et leur quantité, qui se chiffre en dizaines de millions de tonnes, les rejets miniers font la spécificité de cette industrie. Et c’est pour cela que dire qu’un projet minier ne présente aucun risque environnemental relève d’une méconnaissance de la question. À l’inverse, et surtout dans le cas de l’Algérie, opposer le risque environnemental systématiquement à l’ensemble des projets miniers, c’est se tirer une balle dans le pied étant donné les potentialités du pays. Pendant encore plusieurs décennies, l’Algérie aura besoin d’exploiter ses ressources naturelles pour assurer le développement économique. Le rôle des autorités, de la société civile et des chercheurs sera de minimiser au maximum l’impact environnemental de l’industrie minière, tout en privilégiant la remontée des chaînes de valeur pour que la richesse profite au pays et non à des usines situées à plusieurs milliers de kilomètres, en Europe ou en Asie.

Quels gains à engranger pour l’Algérie ?

Qu’on se le dise, l’industrie minière en Algérie n’a pas vocation à remplacer la rente pétrolière. Si le gaz du Sahara peut nous assurer un certain confort pour encore plusieurs décennies, nos minerais nous seront utiles seulement si nous œuvrons à en faire une rampe de lancement pour notre industrie. À titre d’exemple, le prix de la tonne d’engrais phosphaté correspond à presque trois fois celui du phosphate brut. Il en est de même pour le minerai de fer et l’acier. Pour finir sur une note positive, notons que c’est dans cette logique que sont pensés les deux principaux projets miniers du moment, à savoir le projet de phosphate intégré à Tébessa ainsi que celui de Gara-Djebilet à Tindouf. Le défi sera d’entraîner les acteurs privés dans cette dynamique en leur assurant un climat des affaires favorable et stable.

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