Ce soir ?

Contre-ténor et breakdancer, la fabuleuse histoire de Jozef Orlinski

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« Je n’ai pas de mauvais profil, je suis beau », lance Jakub Jozef Orlinski au photographe du Point qui lui fait prendre la pose. Pas de forfanterie dans ce constat, juste la force de l’évidence… et l’aisance insolente d’un trentenaire fort de 155 000 followers sur instagram. La séance a lieu sous les ors du théâtre des Champs-Élysées, où le contre-ténor polonais, star internationale du chant baroque, incarne ces jours-ci l’Orphée de Gluck (avec en Eurydice Regula Mühlemann).

Un décor enchanté qui s’ajoute à ceux dévoilés sur ses réseaux sociaux : le Royal Opera House de Londres (#Let’s Barock), le Metropolitan Opera de New York… Entre deux poses de breakdance, il poste aussi, depuis le théâtre de l’avenue Montaigne, un Che farò senza Euridice ? à tirer des larmes.

Cet éclectisme, Jakub Jozef Orlinski le pratique depuis toujours. Enfant à Varsovie, il s’intéresse autant à la peinture et à l’architecture (métiers de ses parents et grands-parents) qu’aux mythes antiques. Dès ses 9 ans, il chante dans un chœur amateur, mais écoute surtout du rap et se découvre à l’adolescence un talent pour le breakdance, discipline dans laquelle il remporte plusieurs prix. Dans le même temps, il intègre le prestigieux conservatoire Frédéric Chopin, à Varsovie, puis la Julliard School à New York. « Pourquoi est-ce que ça ne serait pas compatible ? », demande-t-il quand on s’étonne de ce mélange insolite. Le jeune homme a l’habitude d’être où on ne l’attend pas : alors qu’en France Dominique Visse et Philippe Jaroussky ont depuis des décennies réconcilié le grand public avec la voix et le répertoire des contre-ténors, il fait figure de pionnier sur la scène polonaise. 

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Aujourd’hui, le breakdance fait toujours partie de sa vie. « Je m’entraîne une fois tous les deux jours, explique-t-il, c’est bon pour ma santé physique et mentale et après un entraînement, je déborde d’idées et d’énergie. Mais les sports extrêmes mettent le corps à l’épreuve et ce n’est pas toujours compatible avec le chant. Il y a des mouvements que je ne peux pas faire avant de chanter, des muscles que je ne peux pas contracter si je veux trouver en moi tel ou tel son… » Or trouver le beau son est son aspiration la plus forte : « Ma passion, c’est le chant lyrique, le reste, c’est pour me faire plaisir… Mais l’enjeu de ma vie, c’est de chanter, encore et toujours, et de devenir infiniment meilleur. »

Aisance scénique

Reste que la pratique sportive d’Orlinski lui donne une aisance scénique peu commune : « Je cherche l’état émotionnel qui convient à chaque personnage, et la maîtrise de mon corps m’aide beaucoup. C’est mon instrument. Par exemple pour Orphée, c’est particulièrement difficile, car jouer la tristesse est ennuyeux. C’est une émotion qui manque de relief, il faut développer un voyage, tout un spectre de la lamentation à la colère… une gamme d’émotions qui vient d’un amour blessé. » Orphée et Eurydice , c’est – selon le chanteur – « le plus beau des mythes » : « J’ai appris à le penser autrement grâce à un opéra contemporain, Eurydice de Matt Aucoin, qui a été écrit par la dramaturge Sarah Ruhl du point de vue d’Eurydice. Depuis que je l’ai chanté à New York, j’envisage l’œuvre de Gluck différemment, les deux interprétations s’enrichissent l’une et l’autre. »

C’est avec la même exigence artistique que le chanteur aborde ses enregistrements : son récent album de chant polonais chez Warner Classics, Farewells, témoigne d’un patient travail de recherche et d’une vraie humilité : « Ce n’est pas vrai de dire que tout est transposable pour une voix de contre-ténor. Parfois je dois passer par vingt ou vingt-cinq airs pour en trouver quatre qui conviennent profondément à ma voix. Il y a du travail pour trouver ces œuvres… Ce sont des diamants, des perles. » La référence aux bijoux n’est pas un hasard : après des collaborations avec Nike et et Levi’s, il inspire une collection de bijoux à la marque PUN. Son nom ? Anima Aeterna, du titre de son étincelant disque d’airs religieux du XVIIIe siècle . De l’or et du sacré : n’est-ce pas là l’esprit même du baroque ?

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Orphée et Eurydice de Gluck, dirigé par Thomas Hengelbrock, mis en scène par Robert Carsen, avec Regula Mühlemann et Elena Galitskaya. Jusqu’au 1er octobre. www.theatredeschampselysees.fr


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