Ce soir ?

Vladimir Fédorovski : « Poutine est un psychorigide qui ne recule jamais »

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Huit mois après le déclenchement de l’offensive en Ukraine, Vladimir Poutine a adressé ce matin à 9 heures, une rare allocution télévisée à son peuple. Décrétant la mobilisation de 300 000 réservistes sur le front et brandissant de nouveau la menace nucléaire, le chef du Kremlin a franchi, ce mercredi 21 septembre, un cap majeur dans le conflit. L’écrivain d’origine russo-ukrainienne Vladimir Fédorovski, influent diplomate sous Gorbatchev et cofondateur de l’un des premiers partis démocratiques russes – le Mouvement des réformes démocratiques –, décrypte pour Le Point le discours du président russe. Auteur de Poutine et l’Ukraine : les faces cachées (Balland, 2022), il revient sur la personnalité de Vladimir Poutine, le soutien relatif de ses concitoyens et confie son inquiétude : « Ces propos peuvent mener au pire. »

Le Point : L’allocution de Vladimir Poutine, diffusée ce matin, marque-t-elle un tournant dans la guerre ?

Vladimir Fédorovski : C’est, hélas, plus qu’un tournant, c’est une escalade. Même « partielle », la mobilisation que Vladimir Poutine a annoncée ce matin marque l’entrée dans la « guerre », la vraie. Il indiquait, il y a trois semaines, ne pas encore être « entré dans les choses sérieuses », on peut considérer que c’est chose faite, avec cette allocution. Il a pourtant longtemps été réticent à cette mobilisation, mais il a dû se rendre à l’évidence : la Russie ne pouvait avancer sans engager plus de forces. Cette nouvelle étape dans la confrontation était, hélas, prévisible et va dans le sens de l’opinion, qui – après huit mois de conflit – attend des résultats visibles.

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Pourquoi opte-t-il pour une mobilisation partielle et non générale ?

C’est à la fois pratique et symbolique. 300 000 réservistes seront mobilisés à travers cette initiative, c’est significatif. Cela peut être suffisant à Poutine pour accomplir ses objectifs. Ce faisant, il s’assure aussi de garder l’opinion publique de son côté. Il est, certes, soutenu par la majorité du pays, mais son action rencontre quelques réticences dans les grandes villes. En s’inscrivant dans une position médiane, il se protège contre un sentiment « antiguerre », que l’Occident souhaiterait ardemment voir se développer chez les Russes.

L’opinion publique russe sera, donc, confortée par cette allocution…

Parfaitement ! Cela peut sembler contradictoire, pour ne pas dire schizophrénique, mais la majorité des Russes penche pour une sortie de la guerre par la négociation en même temps qu’elle approuve l’action de Vladimir Poutine et jugerait inacceptable une défaite militaire. Aussi, le message de la propagande russe expliquant que le pays va, à son rythme, vers la victoire n’imprime plus. Une large part de l’opinion publique est en quête de succès significatifs et rapides – ce que l’on nomme l’économie de la mobilisation. Poutine, qui est très attentif à l’opinion publique, agit, aujourd’hui, en ce sens.

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Il a, par ailleurs, indiqué que l’Occident voulait « détruire la Russie ». Quelle lecture faites-vous de ce propos ?

Pour le Kremlin comme pour la majorité des Russes, cette guerre implique l’Occident – qui y participe, selon eux, pleinement – avant même d’être menée contre l’Ukraine. La déclaration de Vladimir Poutine officialise cette perception. Et ce type de propos est un levier puissant pour ménager l’opinion publique. Rappelons que du sang ukrainien coule dans les veines d’une large part de la population russe, qui peut être en proie à un grand désarroi à l’idée d’attaquer un peuple frère. Désigner l’Occident comme ennemi numéro 1 détourne, ainsi, de l’idée selon laquelle des peuples slaves s’entretuent. Reste qu’évoquer l’Occident de façon aussi explicite marque une étape très dangereuse, surtout quand on l’entend dire qu’il est, à ce titre, prêt à utiliser « tous les moyens de défense »…

À quoi cette nouvelle rhétorique peut-elle mener ?

L’issue du conflit est par nature imprévisible, mais ces propos peuvent mener au pire. À titre personnel, je crois que ce discours peut être le prélude à une troisième guerre mondiale. Je vois, à cette heure, trois scénarios se dessiner. Celui de l’utilisation d’armes tactiques nucléaires par les Russes (ce qui donnerait lieu à une guerre mondiale) ; celui d’une domination russe sur la mer Noire, via le port d’Odessa (qui donnerait également lieu à une guerre mondiale après intervention directe des Américains) ; et enfin, celui de l’enlisement (lui aussi dangereux, notamment pour l’Europe). On peut toujours rêver au scénario de la désescalade, comme Emmanuel Macron l’appelle de ses vœux, mais je crains qu’il soit, pour l’heure, illusoire… Gorbatchev, que j’ai bien connu, disait peu avant sa mort que l’on vivait l’un des moments les plus dangereux de l’humanité et je crois qu’il avait raison.

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Vous travaillez depuis longtemps à décrypter la personnalité de Vladimir Poutine, dans quel état psychologique vous semble-t-il être aujourd’hui ?

Il est tout sauf un fou furieux… Au contraire, son profil est plutôt celui d’un psychorigide, qui va au bout de sa logique et ne recule jamais. Je suis d’autant plus inquiet qu’avec cette guerre, il met en jeu le destin de son pays, mais aussi le sien. C’est une guerre existentielle, dans tous les sens du terme, et cela a de quoi nous effrayer.


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